—«Ne me dis pas cela,» interrompit nerveusement Mme de Tillières, «tu ne dois pas me le dire…»

—«Mais, ma douce, c'est pour te montrer qu'il peut vouloir une explication…»

—«Hé bien!» reprit Juliette d'une voix sourde, «je serai toujours à temps de lui répéter ce qu'il saura déjà par toi…»

—«Es-tu sûre d'en avoir le courage?» demanda la comtesse.

—«Ah!» fit Juliette en cachant son visage dans ses mains, «tu vois que tu ne crois plus en moi, depuis que je t'ai tout avoué… Tu vois comme tu as cessé de m'estimer.»

—«Moi,» s'écria Mme de Candale en embrassant son amie, «je ne crois plus en toi! J'ai cessé de t'estimer! Mais je n'ai jamais compris combien je t'aime, avant cette journée d'hier… Si tu savais comme j'ai pensé à toi toute cette nuit, comme j'ai tremblé à l'idée de cette entrevue avec Poyanne, comme je t'attendais avec anxiété?… Ne plus t'estimer! Et de quoi? De ce que ma fatale imprudence n'a pas deviné l'engagement secret qui te rendait si rebelle quand je te donnais ce nouvel ami?… Car c'est moi qui te l'ai donné… Mais c'est vrai, à présent, j'ai peur…» Et elle ajoutait, voyant dans les yeux de Juliette une détresse infinie: «Non, ne m'écoute pas, je suis folle. Je te promets d'être adroite et de t'éviter cette visite… Il ne soupçonnera pas l'intimité à laquelle tu le sacrifies. Il ne sera donc pas jaloux. Il n'a pas la moindre idée de tes sentiments pour lui. Il n'osera pas enfreindre ta défense… Et, la semaine prochaine ou l'autre, nous partirons toutes deux pour Nançay ou pour Candale, veux-tu? Je te soignerai comme une sœur. Je te gâterai. Je te guérirai. Mais, je t'en supplie, ne répète pas que je t'aime moins!…»

—«Que tu me fais du bien de me parler ainsi!» Et, appuyant sa tête sur l'épaule de son amie, elle ajouta: «C'est la seule place au monde où je ne souffre pas. J'ai tant besoin que tu me dises que je ne suis pas un monstre…»


Ce soupir, échappé du plus profond d'une âme en proie aux plus obscurs, aux plus douloureux des troubles moraux, ceux dont nous avons honte, à la minute où nous en mourons, devait pour toujours rester dans le souvenir de Mme de Candale. Jamais plus elle ne laisserait tomber, fût-ce par étourderie, une seule phrase comme celle que son anxiété lui avait arrachée tout à l'heure, où Juliette pût deviner une défiance de son caractère. Mais la chère comtesse eut beau prodiguer les tendres consolations de sa sympathie à sa pauvre amie, elle avait trop montré d'un mot que cette dernière n'était plus absolument la même femme pour elle. Rien que dans la façon de prononcer le nom de Poyanne, dans l'effort visible que lui coûtaient ces deux syllabes, la pure et fière Gabrielle avait mis, à son insu, de quoi percer un cœur endolori auquel tout maintenant devait être blessure. Ses adorables gâteries furent impuissantes à détruire cette impression entièrement, de même qu'en multipliant les assurances sur l'issue heureuse de son ambassade auprès de Casal, elle n'arriva pas à supprimer l'effet de son premier cri: «Mais croira-t-il à cette raison?…»

Au lieu de quitter la rue de Tilsitt, tranquillisée du moins sur l'exécution pratique du plan qu'elle avait combiné, Mme de Tillières rentra chez elle, plus remuée encore, et plus misérable; et il lui fallut bien constater qu'une coupable espérance s'était déjà glissée dans son esprit malade, qui l'épouvanta comme un crime. Certes, elle avait été très sincère dans son projet de ne plus jamais recevoir Raymond,—très sincère dans sa démarche auprès de Gabrielle. Et pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter que la première idée de son amie fût réalisée et que le jeune homme tentât d'avoir avec elle un entretien définitif et direct. Par un détour étrange et qui lui donnait un remords affreux, elle éprouvait un besoin irrésistible, à l'heure de la séparation, d'être bien sûre qu'elle était aimée de lui. Inconséquence si naturelle à un cœur qui ne s'accepte pas tout entier! N'en arrive-t-il pas ainsi chaque fois que nous quittons pour des motifs étrangers à l'amour: orgueil, intérêt ou noblesse, un être idolâtré? Quel amant a pu sacrifier une maîtresse chérie, même à quelque impérieux devoir, et lui pardonner, si elle s'est consolée trop vite? La vanité n'entre pas seule en jeu dans ce singulier sentiment. La passion s'y montre dans la franchise de son invincible égoïsme, et Juliette ne pouvait pas comprendre cela, qu'après sa visite chez Mme de Candale, elle se trouvait justement moins forte contre la passion, par suite d'un phénomène moral qui allait dorénavant dominer le cruel va-et-vient de son âme désemparée, et l'affoler de contradictions constantes. Partagée, comme elle était, entre deux sentiments incompatibles, il était inévitable qu'elle s'abandonnât toujours en imagination à celui des deux qu'elle immolait dans l'ordre des faits, d'autant plus qu'un des deux, celui qui l'attachait à Poyanne, était tout négatif et incapable de lui donner jamais aucune joie. Avec quels remords elle le constata, dans cette nuit qui suivit et dans la matinée du lendemain! Elle n'avait pu supporter que cet homme souffrît pour elle. Pour lui épargner cette souffrance, elle avait résolu de tout lui dévouer d'elle-même, son corps et son âme, et maintenant qu'elle le voyait moins anxieux, elle n'avait plus de pensée que pour l'autre! Était-elle donc un monstre, comme elle l'avait crié à son amie dans une angoisse suprême?