Ah! quand ces mots se prononçaient en lui, presque malgré lui, comme il retrouvait contre cette détestable aumône de pitié ses révoltes d'amant toujours amoureux! Et chaque matin il se promettait d'avoir une explication définitive—qu'il reculait de nouveau dès qu'il avait vu le pauvre visage amaigri de sa maîtresse. Il tremblait qu'un tel entretien ne lui fît mal, et il se taisait. Mais le regard de ses yeux, le pli de son front, ses silences mêmes révélaient assez sa rechute dans la tristesse de la défiance, et la jeune femme, de son côté, interprétait, elle aussi, ces signes d'une anxiété secrète avec ce qu'elle savait du caractère du comte, et elle se disait:

—«Il n'est même pas heureux… J'ai brisé pour lui un sentiment qui m'était déjà si cher! À quoi bon? À quoi bon avoir rejeté l'autre dans son indigne vie d'autrefois?…»

Elle était sûre, en effet, que Casal, à ce même moment, cherchait l'oubli dans la reprise de ses avilissantes débauches. Elle le voyait, en imagination, auprès d'une fille ou d'une autre Mme de Corcieux. Elle se sentait alors jalouse à son tour. Une femme qui ne s'est pas donnée à celui qu'elle aime professe parfois de ces jalousies aussi douloureuses qu'iniques pour celles avec qui cet homme l'oublie… À ces minutes-là, et sous l'impression de ces souffrances complexes, Juliette comprenait, avec une épouvante jamais calmée, la vérité de sa situation morale: elle avait bien pu simplifier sa vie dans les faits en sacrifiant loyalement son amour nouveau aux restes douloureux de son ancien amour, en renonçant à ce qui eût été son bonheur pour la satisfaction de la pitié la plus passionnée. Mais ce parti pris n'avait pas guéri son cœur malade,—son cœur qui palpitait, qui saignait à la fois par ces deux êtres, et elle ne pouvait même pas rendre heureux celui auquel sa volonté immolait l'autre!

Elle en était à cette station de son calvaire, quand ce dernier coup l'accabla: Gabrielle venant lui apprendre que Casal était sur la voie de la vérité. Le saisissement fut si fort que son énergie la trahit,—cette nerveuse énergie des femmes frêles qui suffisent des jours et des jours aux plus épuisantes émotions; puis elles payent cette résistance par des maladies devant lesquelles la science reste désarmée, tant l'organisme a été ruiné jusqu'en son fond dernier par cette série d'emprunts de force. Elle passa quarante-huit heures au lit, comme tuée, incapable de bouger, de penser, de sentir, devant ce que cette découverte lui représentait d'inconnu et de redoutable. Elle était encore toute brisée de cette crise, par cette claire après-midi d'été, où elle se promenait dans le petit jardin, écoutant les oiseaux, regardant les fleurs, mais toujours, toujours obsédée de cette question qui maintenant la hantait à chaque heure du jour et de la nuit:

—«Raymond connaît ma liaison avec Henry. Que pense-t-il? Que va-t-il faire?»

Ce qu'il pensait? Cela, elle le devinait trop bien, et que, ne pouvant s'expliquer les nuances d'âme par lesquelles elle avait passé, il la méprisait certainement d'avoir été coquette avec lui alors qu'elle était la maîtresse d'un autre. Dans le délire de révolte que lui infligeait l'idée de ce mépris, elle allait jusqu'à concevoir les projets les plus dangereux, les plus étrangers à sa nature comme à ses principes: lui écrire pour se raconter tout entière, l'appeler à un nouveau rendez-vous… Et puis elle se disait: «Non, il ne me croira pas, et, si je le revois, je suis perdue…» Elle comprenait qu'après sa faiblesse au cours de leur dernière entrevue, se retrouver seule avec lui c'était se mettre à sa merci. Elle ne se sentait plus sûre d'elle-même. Et puis dans les yeux de cet homme autrefois remplis d'un tel culte, elle lirait l'outrage d'une horrible certitude. Quelle certitude? Comment avait-il acquis la preuve de son intrigue? Ce mystère par-dessus l'autre confondait sa raison, et c'est alors qu'elle se demandait: «Oui, que va-t-il faire?…» Et un frisson de peur la secouait qu'elle combattait en vain par des raisonnements fondés sur la délicatesse des procédés que Casal avait employés vis-à-vis d'elle. À cette époque-là il ne soupçonnait rien, et maintenant?… Maintenant elle était sur le bord des conflits tragiques et elle en ressentait la terreur anticipée, tandis qu'elle foulait dans sa marche monotone le gravier de l'étroite allée, et le soleil continuait de briller, les acacias de secouer leurs parfums, et le temps d'aller, rapprochant la seconde où elle expierait si cruellement la faiblesse de n'avoir ni osé ni su bien lire en elle-même. L'absorption de la promeneuse était si complète qu'elle ne voyait pas Mme de Candale qui, debout sur la porte du salon, la regardait avec une émotion singulière. Sans doute la petite comtesse arrivait porteuse d'une nouvelle bien sérieuse, car elle semblait reculer le moment de parler à son amie, qu'elle finit pourtant par appeler deux fois de son nom. Mme de Tillières releva la tête, elle aperçut Gabrielle, et elle ne se méprit pas une minute sur l'expression de cette physionomie qui lui était si familière.

—«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle aussitôt qu'elle fut dans le petit salon. Mme de Candale l'avait prise par le bras et entraînée hors du jardin dans l'appartement, par peur des yeux de Mme de Nançay, qui pouvait être assise derrière la fenêtre du premier étage, à suivre, comme elle faisait souvent, d'un tendre regard, les allées et venues de sa fille chérie.

—«Il y a,» répondit la visiteuse, d'une voix étouffée, «qu'il se passe des choses très graves, si graves que je ne sais comment te les dire… Prends mes mains et vois comme je tremble… As-tu du courage?…»

—«Oui,» fit Juliette, «mais parle, parle…»

—«C'est moi qui perds la tête,» reprit la comtesse. «Je devrais te calmer et je t'affole. Allons, assieds-toi. Comme tu es pâle!… Tu vas juger par toi-même si j'ai eu raison de venir tout de suite… Nous étions ce matin, à neuf heures, Louis et moi, à prendre le thé, quand on apporte une lettre. «C'est de M. Casal,» dit le domestique, «on attend la réponse.»—«De Casal,» fait Louis, «qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir, lui qui n'écrit jamais?» Il ouvre l'enveloppe et commence sa lecture. Je le suis des yeux, pendant ce temps-là… Je vois un étonnement passer sur son visage. Il répond: «Dites que je serai rue de Lisbonne dans une demi-heure.» Quand nous sommes seuls, je lui demande, comme toi tout à l'heure: «Qu'y a-t-il?»—«Mais rien qui vous intéresse, une présentation au cercle.» Il avait, en me disant cela, son regard qui ment, celui qu'il prend pour me raconter sa journée quand il a eu un rendez-vous avec Mme Bernard. J'en ai trop souffert, de ce regard-là, pour ne pas le connaître. Je fus sur le point de t'écrire dès ce matin pour te raconter cela, à tout hasard. Mais c'était si peu de chose!… Quand nous nous sommes retrouvés à déjeuner, j'ai jugé aussitôt que Louis continuait d'être extrêmement préoccupé. Tout à coup il me demande: «Est-ce qu'Henry de Poyanne va toujours beaucoup chez Mme de Tillières?»—«Oui,» lui dis-je; «pourquoi cette question?»—«Pour rien,» fait-il, «pour savoir;» puis il retombe dans son silence. Je te l'ai répété souvent: il ne peut rien garder. Il fuit, comme dit ma sœur. Je le laissai se taire, bien sûre qu'avant la fin du déjeuner il lâcherait quelque nouvelle phrase qui me mettrait sur la voie du secret. Car il y avait un secret, et qui se rapportait certainement au billet du matin. Cela n'a pas manqué. «Et Casal,» m'a-t-il demandé encore et si gauchement, «est-ce qu'il a vu souvent Mme de Tillières depuis qu'ils ont déjeuné ensemble ici?»—«Je n'en sais rien,» lui ai-je répondu. «Mais m'expliqueras-tu pourquoi tu t'intéresses tant aujourd'hui à savoir qui va ou qui ne va pas chez Juliette?»—«Moi,» dit-il en rougissant, «quelle idée!…» Et comme il prononçait ces mots, le domestique demande si «Monsieur peut recevoir lord Herbert Bohun,» cet Anglais, l'alter ego de Casal, qui depuis des années ne m'a seulement jamais mis une carte… Je les ai laissés enfermés à discuter dans le cabinet de Louis, j'ai pris un fiacre et me voici…»