—«En effet!» dit Juliette, «c'est étrange, c'est bien étrange… S'il s'agissait d'un duel?… Si ton mari et cet Anglais étaient les témoins de Raymond contre Henry?… Mais c'est clair comme le jour… Ils vont se battre!… N'est-ce pas, que tu l'as pensé? Réponds…»
—«Hé bien! oui,» dit la comtesse, «je l'ai pensé; mais, je t'en supplie, ne t'exalte pas… Nous pouvons nous tromper… C'est si invraisemblable en soi. Pense donc. Casal et Poyanne ne vont jamais dans le même monde. Ils ne sont pas des mêmes cercles, sinon du Jockey, où ils ne vont guère ni l'un ni l'autre, et tu ne les vois pas se prenant de querelle, ni là ni dans un lieu public… Il faudrait qu'il y eût eu entre eux un échange de lettres… C'est encore bien difficile… Il y a quelque chose, pourtant, je le crois, je le sens, mais quoi?… Voilà, il faudrait savoir… Par qui? Louis a des défauts, il est très imprudent, maladroit au delà de tout, mais s'il a donné sa parole de se taire, il est gentilhomme… Je voudrais que tu voies Poyanne… Et c'est pour cela que je suis venue si vite…»
—«Merci,» reprit Juliette en embrassant son amie. «Tu me sauves. Un duel entre eux, je n'y survivrais pas… Ah! je vais savoir… Henry devait être ici à deux heures… Il ne m'a pas écrit pour déplacer ce rendez-vous. C'est qu'il viendra… Dieu! j'ai la fièvre; mais tu as raison, je dois être forte.»
Malgré cette résolution et quoique le sentiment subit d'un grand péril possible eût en effet rendu un calme relatif à la jeune femme, comme il arrive aux natures que soutient, dans les moments suprêmes, le sang courageux d'une bonne race, jamais, depuis le jour où elle attendait la dépêche lui donnant des détails sur le premier combat auquel assistait son mari, Juliette n'avait été la proie d'une anxiété aussi dévorante. Les quinze minutes qui s'écoulèrent entre le départ de son amie et l'arrivée de son amant lui parurent si longues qu'elle faillit envoyer un domestique chez le comte, parce que l'heure du rendez-vous était un peu dépassée. Elle regretta d'avoir laissé Gabrielle s'en aller, quoique cette dernière eût dit avec beaucoup de bon sens:
—«Il vaut mieux que Poyanne ne me trouve pas ici… Dans ces situations-là, plus il y a de personnes dans le secret, plus l'amour-propre entre en jeu… Tu m'écriras aussitôt pour me tranquilliser…»
—«Deux heures dix…,» songeait Juliette, en suivant sur la pendule la marche de l'aiguille. «Si à deux heures un quart il n'est pas arrivé, c'est qu'il ne viendra pas… Et comment savoir, alors? Mais on a sonné… On ouvre la porte d'entrée… Celle du grand salon… Ah! c'est lui…»
C'était en effet Henry de Poyanne, qui s'excusa de n'avoir pu se dégager plus tôt d'un rendez-vous d'affaires. En réalité, il quittait ses deux témoins, qui étaient son collègue de Sauve et le général de Jardes. La rencontre était réglée pour le lendemain, à des conditions fixées par lui-même et de celles qui font réfléchir les plus braves: quatre balles à vingt pas, au commandement, avec des pistolets à double détente.—On fabriquait les derniers à cette époque.—Le comte devait donc se dire qu'il voyait peut-être son amie pour la dernière fois. Pourtant sa physionomie, que Juliette scruta aussitôt du plus avide regard, ne trahissait aucune espèce d'anxiété. En se montrant ainsi, tranquille jusqu'à l'indifférence, à la veille d'un duel avec un adversaire redoutable, cet homme ne s'imposait pas un rôle. Cette tranquillité était sincère. À la suite de la scène inattendue de la veille, il avait éprouvé comme une singulière sensation d'apaisement. Incapable de s'imaginer le vrai motif pour lequel Casal lui avait cherché une si extravagante querelle et si contraire à tout procédé de galant homme,—ce délire d'une curiosité affolée,—il y avait vu l'effet d'un délire, mais de jalousie. C'était la colère d'un séducteur professionnel, habitué aux succès faciles, et qui, renvoyé par une femme, s'en prenait brutalement au rival par l'influence duquel il se croyait expulsé. Et que prouvait cette colère, sinon que Raymond ne conservait plus d'espoir? Donc Juliette ne lui avait témoigné aucun intérêt trop vif. Quoique le comte n'eût jamais mis en doute la fidélité même morale de sa maîtresse, ce lui fut une douceur infinie d'en tenir là un signe qu'il jugeait irréfutable, et une étrange douceur aussi de constater une souffrance exaspérée jusqu'à la déraison chez Casal. Ah! ce Casal, il le détestait si profondément, depuis ces quelques jours, que la perspective de le tenir au bout de son pistolet achevait de lui donner une instinctive, une invincible satisfaction. Il en oubliait et que le secret de ses relations avec Mme de Tillières avait été surpris, et que les chances du combat étaient plus favorables à Raymond. En allant chez Gastinne, le matin même, se démontrer qu'il n'avait pas trop oublié le maniement de l'arme par lui choisie, il avait pu voir affiché au mur, parmi les trophées des tireurs hors pair, un carton avec une mouche déchiquetée comme à l'emporte-pièce, et au-dessous cette inscription: «Sept balles au visé par M. Casal.» Mais quoi? Il avait bravé la mort de plus près en 1870, et d'ailleurs le danger devait lui procurer, comme à son ennemi, et pour les mêmes motifs, après cette longue crise de rongement d'esprit, une sorte d'impression de bien-être particulière. L'action, même tragique, nous soulage quand nous avons trop vécu sur notre propre pensée. Elle a cela du moins pour elle, de nous reposer, par sa précision forcée, de cette intolérable incohérence que produit l'abus de la réflexion.
Mme de Tillières se heurta donc, durant les premiers instants de cette visite, à un masque de sérénité grave qui l'eût déroutée s'il ne se fût pas agi pour elle d'un intérêt capital. Il ne lui suffisait pas, dans une pareille circonstance, de s'arrêter à une hypothèse. Elle avait faim et soif de savoir. Elle tenait un moyen assuré pour être bien certaine que Poyanne ne se battait pas le lendemain. Il suffisait de lui demander qu'il passât auprès d'elle cette journée, et, après quelques phrases de banale politesse sur le temps, sur leur santé, elle lui dit, avec une coquetterie câline dans le geste et dans la voix dont elle l'avait bien déshabitué:
—«J'espère que vous allez être content de votre amie… Vous me reprochiez de ne plus jamais sortir, de ne pas prendre l'air… Hé bien! maman et moi, nous allons demain à Fontainebleau voir ma cousine de Nançay qui s'y est établie l'autre semaine. Et savez-vous qui nous avons choisi comme cavalier?…»
—«D'Avançon,» fit le comte avec un sourire.