Elle était si belle en racontant ainsi le drame étrange dont elle était, comme elle avait dit, la première, la fatale victime, belle de cette beauté maladive et comme vaincue qui remue les cordes les plus profondes du cœur de l'homme! Un si profond accent de vérité marquait cette confidence navrée d'une détresse morale dont le principe résidait dans une façon de sentir trop tendre et trop fine!… Casal s'abandonnait malgré lui au charme émané de cette grâce touchante. Il subissait le magnétisme de cette sincérité. Sa colère première s'en allait pour céder la place à une tristesse infinie devant ce qu'elle avait appelé si justement le fond du fond de sa misère. Après avoir tour à tour divinisé puis maudit cette femme, il l'apercevait enfin telle qu'elle était réellement, illogique et si noble, délicate et si tourmentée, éprise d'idéal et si faible, en proie aux orages de sentiments contraires et si punie! De quoi? De ne pouvoir ni se renoncer ni s'accepter. Une honte l'envahissait de sa dureté de tout à l'heure, et, lui aussi, il éprouvait cette impuissance à supporter la vue, presque le contact de ce cœur blessé sans essayer de le soulager, et ce fut avec sa voix d'avant ses soupçons,—Dieu! que ce changement d'accent fut doux à Juliette à cette minute!—qu'il reprit à son tour:

—«Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé plus tôt? Pourquoi, lorsque je suis venu chez vous, après ma conversation avec Mme de Candale, ne m'avez-vous pas dit la vérité? J'aurais tout compris, tout pardonné… Au lieu que maintenant, c'est trop tard… Vous me demandez d'arranger cette affaire? Hélas! rien ne dépend plus de moi… Faire des excuses sur le terrain? Cela, non, jamais, c'est impossible!…»

—«Impossible!» s'écria-t-elle en tordant ses mains, «impossible! Et vous dites m'aimer! C'est votre orgueil qui parle, Raymond, ce n'est pas votre cœur… Je vous en conjure, si jamais je vous ai été bonne et douce, si vous croyez de nouveau en moi, si vous m'avez pardonné vraiment, si vous m'aimez, écoutez-moi, obéissez-moi…»

Elle continuait, s'approchant de lui davantage encore, l'assiégeant de sa prière, de ses yeux, de tout son être, lui insufflant sa volonté par cette suggestion de l'extrême désir devant laquelle les résistances les plus décidées s'affaissent et cèdent, jusqu'à ce qu'il lui dît, du ton d'un homme qui abdique tout ce qu'il peut abdiquer de ses fiertés:

—«Vous le voulez… Je peux ceci encore, mais n'en exigez pas plus… Oui, je peux écrire à M. de Poyanne une lettre où je lui exprime mes regrets de m'être laissé emporter en paroles vis-à-vis d'un homme de sa valeur… Cette lettre, je vous promets de la faire de telle sorte qu'il lui soit loisible de s'en contenter. Mais s'il ne s'en contente pas, s'il exige une réparation par les armes,—même après cela,—je la lui dois et je la lui donnerai.»

—«Et cette lettre,» dit Juliette haletante, «quand l'aura-t-il?… Tout de suite?…»

—«Soit. Tout de suite,» répondit Casal, «je vous en donne ma parole.»

—«Ah!» s'écria-t-elle, «merci, merci. Que vous êtes bon! Que vous m'aimez!» C'était son affaire à elle, maintenant, de décider Poyanne, et, une fois la lettre écrite par Raymond, elle ne doutait pas, elle ne voulait pas douter qu'elle ne réussît à vaincre les rancunes du comte, si fortes fussent-elles, dans leur entretien du soir. Elle avait bien vaincu, par sa seule présence, la colère, la jalousie, l'orgueil de celui qui l'avait accueillie d'abord si cruellement. Dans l'effusion de reconnaissance qui l'envahit, et dans la détente de toute sa volonté que lui procura cette réussite de ses prières, les larmes lui vinrent et ses forces défaillirent. Elle tenait les mains du jeune homme qu'elle avait prises en lui disant ce merci passionné. Il la sentit trembler, et il eut peur qu'elle ne se trouvât mal, devant lui, comme elle avait fait chez elle, lors de sa dernière visite. Il la soutint d'un de ses bras, et elle ne le repoussa plus. Il vit de nouveau appuyé sur son épaule ce pâle visage, consumé de mélancolie et qu'un sourire presque enfantin de contentement éclairait parmi les larmes, comme si, après tant de luttes, ce dangereux abandon inondait ce pauvre cœur torturé d'une suprême, d'une mortelle douceur. Il osa caresser de la main cette joue amaigrie, qui ne se retira pas, poser sa bouche sur cette bouche frémissante, qui ne se défendit point contre ce baiser.—Était-ce chez elle l'ivresse nerveuse qui succède aux secousses trop violentes de la crainte? Était-ce chez lui l'ardeur étrange, si triste et si profonde, qu'éveille en nous la certitude qu'un autre a possédé celle que nous aimons? Était-ce chez tous les deux l'obscure sensation du tragique du sort, de la misère de la vie, qui tient par une mystérieuse, par une invincible attache, aux troubles de la volupté? Simplement, puisqu'ils s'aimaient, était-ce cette impérieuse, cette tyrannique folie d'amour qui veut que, malgré toutes les défenses de la raison, toutes les séparations de la destinée, toutes les résolutions et tous les orgueils, à une minute donnée, les bras s'enlacent, les lèvres s'unissent, les âmes se mêlent à travers les sens? Il l'entraînait, il l'emportait hors de ce salon où ils s'étaient parlé si douloureusement, et elle ne luttait point. Et quand plus tard, bien plus tard, elle sortit de cet hôtel où elle était arrivée folle d'angoisse, elle s'était donnée tout entière à cet homme qu'elle était venue supplier de renoncer à sa vengeance.—Elle était la maîtresse de Casal!

XI
LE DERNIER DÉTOUR DU LABYRINTHE