Le célèbre aphorisme des anciens sur la tristesse qui envahit l'être vivant après l'amour n'est pas seulement vrai en lui-même d'une vérité physiologique et naturelle. Il l'est aussi d'une vérité sociale, si l'on peut dire, tant sont d'ordinaire pénibles les conditions qui accompagnent ce réveil de notre pensée que la passion a grisée, cette reprise de notre personne qui a cru se donner, qui n'a pu que se prêter. Et il faut se retrouver l'homme qui va, qui vient, qui appartient à un métier, avec des intérêts à suivre, un rôle à soutenir, des devoirs à pratiquer. Il faut redevenir, non plus l'amante pour qui rien n'existe ici-bas que l'amant, mais la femme du monde sur qui pèsent mille corvées opprimantes, avec une maison à diriger, des visites à rendre, une réputation à garder, les innombrables soucis mesquins de l'existence quotidienne. Heureuse encore celle qui ne doit pas, rentrée au logis, apporter au baiser confiant d'un mari ou aux innocentes caresses d'un enfant un visage que brûle encore la fièvre d'un bonheur défendu! Si seulement ces rechutes affreuses de l'Idéal dans le Réel s'accomplissaient par une gradation ménagée! Non. Le plus souvent un insignifiant détail y suffit et une secousse de quelques secondes. Ce fut le cas pour Juliette, qui, venant de tout oublier dans les bras de Casal, dut rapprendre d'un coup la dure vérité de sa situation par le fait le plus brutalement vulgaire: elle avait laissé à la porte le fiacre qui l'avait amenée, et le cocher, las d'attendre, était descendu du siège. Il se promenait de long en large, à côté de sa voiture, faisant sonner sur le trottoir sec ses lourdes semelles. Quand il reconnut sa cliente, il lui ouvrit la portière avec une bonne figure joviale où la jeune femme crut lire la plus insultante des ironies, et ce fut d'une voix presque étouffée d'émotion qu'elle donna une fausse adresse, quelconque, au hasard, celle d'un magasin de parfumerie situé dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Elle venait de se rappeler que le valet de pied était allé de chez elle prendre ce coupé. Si ce cocher goguenard s'avisait de rechercher qui elle était? S'il en parlait avec ses gens et s'il racontait cette visite de deux heures?—Quelle visite et à qui?… À cette seule idée, la pourpre de la confusion se répandit sur son visage, et tout son être se figea d'une épouvante qu'elle ne connaissait pas. Pour la première fois elle aperçut, bien en face, la chose nouvelle, l'irréparable chose que jamais elle n'eût crue possible:—elle avait un nouvel amant, elle, Mme de Tillières! Et dans quelles conditions s'était-elle donnée? À la veille d'un duel provoqué par sa faute entre deux personnes qui maintenant possédaient sur elle des droits égaux! La vibration exaltée de ses nerfs qui durait encore se transforma soudain, à cette évidence, en une honte presque affolée. Déjà le fiacre s'était arrêté à la porte indiquée. Elle descendit sans oser regarder le cocher en le payant. Elle n'osa pas davantage entrer dans le magasin. Elle n'osait pas regarder les passants. Il lui semblait que sa criminelle aventure était écrite sur son front, dans ses yeux, dans ses moindres gestes. Elle marcha devant elle quelques pas, comme si elle eût été poursuivie par un espion chargé de savoir d'où elle venait, où elle allait. Elle tournait le dos à la rue Matignon. Elle ne s'en aperçut qu'en arrivant sur une des larges avenues qui conduisent à l'Arc de Triomphe. Le soir assombrissait le ciel, où les premiers becs de gaz brûlaient d'une flamme blanche. Elle consulta sa montre qui marquait près de huit heures et demie.

—«Mon Dieu!» songea-t-elle, «et ma mère qui m'attend depuis plus d'une heure! Comme elle va être inquiète, et que lui dire?…»

Oui! que lui dire? Dans un nouvel éclair d'épouvante, elle se figura la vieille femme avec ses yeux de demi-sourde, si aigus, si fins, si habitués à lire jusqu'au fond de son cœur, à elle, grâce à la lucidité presque surnaturelle de l'extrême tendresse. Comment allait-elle supporter ce regard? Cette appréhension fut si vive, que Juliette se sentit presque évanouir. Un découragement subit l'envahit, infini, suprême, qui la fit s'asseoir sur un banc désert, isolé dans ce coin d'avenue. C'est à des moments pareils que des âmes comme celle-là, bouleversées par le plus cruel désarroi intime, conçoivent de ces foudroyantes résolutions de suicide, qui demeurent inexplicables même à leurs proches, et, involontairement, Juliette songea à la mort. Elle n'avait qu'à héler cette voiture qui passait, à se faire conduire au pont le plus voisin. Son imagination lui peignit l'eau verte du fleuve, en train de couler dans le crépuscule, paisible et profonde. Pour la première fois de sa vie, elle, la femme d'énergie, et si résolue à vivre, si habituée à se dominer, elle éprouva cet attrait du grand repos qui, à la même place, avait peut-être tenté dans cette même tristesse du crépuscule plus d'une créature misérable: mendiante affamée des rues, fille délaissée, amante jalouse. Physiques ou morales, toutes les détresses traversent cette crise de la tentation funèbre; toutes éveillent dans le cœur un intense appétit du néant, et, devant certaines souffrances, grande dame et vagabonde du pavé sont égales. Mais Juliette gardait, à travers les égarements d'une sensibilité décomposée, une idée trop habituelle du devoir pour sombrer ainsi, sans un souvenir pour ceux à qui elle était nécessaire. Elle se vit, dans cette rapide hallucination, morte en effet, rapportée chez elle, et le désespoir de sa mère. Cette image lui rendit Mme de Nançay si présente, qu'elle se dit: «Je ne lui causerai pas cette douleur,» et elle se leva brusquement en se répétant:

—«Ah! chère, chère maman! Elle doit tout ignorer. J'aurai ce courage.»

Et elle osa la héler, cette voiture qui passait, mais non pas pour se faire conduire du côté de la Seine. Elle s'était décidée à rentrer bravement, avec la résolution de mentir encore une fois, pour épargner du moins une personne parmi celles qui l'aimaient. Toutes les autres: Poyanne, Casal, Gabrielle, que de soucis elle leur avait infligés! «Mentir encore!» se dit-elle. Ah! Dieu! les avait-elle prodigués, ces mensonges, depuis qu'elle errait dans ce labyrinthe des complications sentimentales! Mais qu'était maintenant ce remords à côté du poids qui désormais écraserait sa conscience? L'effort auquel elle s'astreignit pour inventer un petit roman dans ce fiacre qui la transportait eut du moins ce bon résultat: durant ce court espace de temps, elle acheva de secouer son ivresse nerveuse, qui avait eu pour première forme toute la folie abandonnée de l'amour, et, pour dernière, cette frénésie de désespoir. Elle allait peut-être souffrir davantage maintenant de la tragique impasse où elle s'était engagée, mais elle allait en souffrir comme d'un mal défini, sur lequel on raisonne, et non plus dans cet affolement où la nature humaine se déséquilibre, au point de perdre même la dignité de sa souffrance. Il ne fut pourtant pas bien grand, cet effort. L'histoire qu'elle imagina pour paraître devant sa mère sans que le soupçon s'éveillât chez la vieille dame était très simple, mais trop en accord avec son teint défait, ses yeux lassés, la brisure visible de tout son être.

—«Je me suis trouvée mal dans la rue,» dit-elle, «comme je revenais à pied, pour marcher un peu, et on a dû me porter dans une pharmacie. Je n'ai pas voulu que l'on vous prévînt, pour ne pas vous inquiéter, chère maman, et puis vous vous êtes tourmentée davantage.»

—«Pourvu qu'on trouve le médecin tout de suite,» répondit la mère, trop effrayée de voir sa fille dans un pareil état de lassitude pour avoir la moindre méfiance. «Pauvre enfant, ton visage est tout altéré, et tu pensais à moi encore… Que tu es bonne!…»

Elle l'embrassait tendrement en prononçant ces mots, sans se douter qu'elle faisait mal à Juliette par cet excès même de crédulité.

—«Je me sens mieux,» répondit celle-ci; «c'est bien assez que le docteur vienne demain matin, si j'ai passé une mauvaise nuit… Je vais essayer de reposer…»

—«Oui, va te reposer,» dit la mère. «Je me charge de recevoir Gabrielle, qui est revenue trois fois et qui repassera vers les neuf heures… As-tu quelque chose à lui dire?»