—«Non, chère maman; expliquez-lui que je suis rentrée bien souffrante et que je n'ai pas pu l'attendre… Je n'ai la force de rien.»


Ce dernier soupir du moins ne mentait pas. Elle avait été capable de cette dernière tension d'énergie pour affronter les yeux de sa mère. Mais Gabrielle qui lui parlerait de Casal; mais Poyanne surtout, qui devait, lui aussi, être là vers les neuf heures,—non, elle ne pouvait pas les voir! Demain, quand elle aurait repris ses forces, elle se retrouverait maîtresse d'elle-même. Pour le moment, elle avait besoin de solitude, quoiqu'elle sût trop quels fantômes obséderaient sa nuit d'insomnie. Mais elle n'en était plus à calculer avec la douleur. Dans les crises suprêmes des drames intimes, l'être passionné ressemble aux soldats dans la bataille. Il ne sent point les blessures et n'essaie même plus de les éviter. Juliette voulait à tout prix y voir clair en elle-même. L'action qu'elle venait de commettre avait été si peu préméditée! C'était, cet abandon de sa personne à Casal, quelque chose de si complètement, de si absolument inattendu, qu'il lui fallait des heures et des heures pour admettre que cela eût positivement eu lieu, pour en comprendre la réalité; et, sitôt qu'elle fut couchée dans son lit, toutes lumières éteintes, rendue à la pleine possession de sa pensée, ce fut bien cette idée qu'elle commença de prendre et de reprendre:—Elle était la maîtresse de Raymond. C'était vrai! De ces mêmes bras qui maintenant se repliaient contre sa poitrine, par un geste d'enfant malade, elle l'avait serré contre elle. De ces mêmes lèvres qui, de temps à autre, exhalaient cette unique plainte: «Mon Dieu! ayez pitié de moi!… Mon Dieu!…» elle lui avait rendu ses baisers. Ils la brûlaient encore, insinuant au plus intime de son être une ardeur de passion qui ravivait son souvenir. Quel vertige l'avait précipitée à cette faute? Quelle force de destinée l'avait conduite vers cette maison, vers cette chambre, vers cette minute ineffaçable où elle s'était sentie trop faible pour résister à celui qu'elle était venue seulement implorer? Les diverses scènes de l'après-midi défilèrent devant son esprit les unes après les autres, et sa promenade dans la solitaire allée du jardin, et l'arrivée de Gabrielle, et l'entretien avec Henry, et la course en voiture, et sa résolution subite d'aller rue de Lisbonne. L'effrayante rapidité avec laquelle s'était accomplie sa chute ajoutait encore à sa honte, et elle se répétait à voix haute, avec un désespoir mêlé de stupeur qui lui faisait entendre sa voix comme si c'eût été celle d'une autre:

—«Que je me méprise! Que je me méprise!…»

Mais se mépriser, mais se tordre dans le remords, mais verser des larmes d'agonie, de ces larmes où l'on se pleure soi-même à la manière des mourants, c'est expier, ce n'est pas effacer. Le fait était là, et avec lui ses conséquences immédiates. Elle allait se retrouver demain en présence de Poyanne. Comment agirait-elle? La véritable noblesse, elle le sentait, lui ordonnait de tout dire, d'avouer son égarement, quitte à subir, comme une punition trop méritée, l'outrage d'un abandon sans merci. Elle se représenta le détail de ce terrible aveu, le visage tourmenté d'Henry, son regard tandis qu'elle lui parlerait, et elle se rendit compte, avec un effroi inexprimable, que d'avoir trahi cet amant si noble n'avait pas tué en elle sa sensibilité morbide à l'égard de la douleur de cet homme. L'idée que par cette confession elle lui déchirerait si cruellement l'âme, la fit se rejeter en arrière et se dire:

—«Non, je ne lui avouerai jamais cela.»

Hé bien! Ne pouvait-elle pas rompre sans cet aveu? Car, cette fois, il fallait rompre, et de rester la maîtresse de Poyanne, ayant été celle de Casal, constituait un degré d'abaissement auquel elle ne descendrait jamais. Elle n'aurait pas deux amants à la fois!—Hélas! ne les avait-elle pas? N'avait-elle pas cédé au second avant d'avoir réglé sa situation vis-à-vis du premier? L'un et l'autre n'étaient-ils pas en droit de se dire, à cette même minute: «Je suis l'amant de Mme de Tillières?…» Afin de se laver devant sa propre conscience de la flétrissure dont elle se sentait souillée à cette pensée, elle répétait: «C'est cette histoire de duel qui m'a affolée. J'ai perdu la tête. Sans le danger de cette rencontre, jamais je n'aurais revu Casal. Jamais! Jamais!… Du moins je les aurai empêchés de se battre…» En était-elle sûre? Et voici que, tout d'un coup, cette nouvelle panique passa sur elle pour achever de la terrasser. Elle raisonnait, depuis la promesse de Casal, comme si la lettre d'excuses avait été acceptée par Poyanne. Mais l'accepterait-il? Il l'eût acceptée, certes, si elle avait pu le voir, à neuf heures, comme il était convenu, lui parler, l'envelopper de son influence. Et elle avait reculé devant cet entretien! Déjà sa trahison portait ses fruits. Si le duel avait lieu maintenant, elle en serait deux fois responsable. Et il aurait lieu. Comme il arrive dans des moments pareils, la prévision du pire s'imposa soudain à cette imagination torturée. Elle retrouva toutes ses anxiétés de l'après-midi, exaspérées encore par ce surcroît d'épouvante que, maintenant, cette rencontre à main armée mettrait en face l'un de l'autre ses deux amants, et elle continuait à vibrer pour tous les deux, plus fortement encore à cette minute. En songeant à l'un, elle se sentait, malgré tout, envahie par les fièvres de la volupté éprouvée entre ses bras, tandis que celui qu'elle avait trahi lui tenait au cœur par des racines d'autant plus vivantes qu'elle y avait touché pour les arracher. Elle n'avait fait que de les endolorir. Elle le plaignait de l'outrage qu'elle venait de lui infliger, et cette pitié s'accroissait de tous ses remords. Ah! Quel haïssable, quel criminel dualisme d'âme! Mais où trouver la force d'en triompher, aujourd'hui qu'après tant de luttes, si sincères, pour réduire sa vie à l'unité, elle venait de mettre dans les faits ce qui n'avait été jusque-là que dans son cœur. Ses efforts les plus consciencieux avaient produit ce monstrueux résultat que maintenant Casal possédait sur elle les mêmes droits que Poyanne. Comment guérir? Comment même se comprendre? Et elle se répétait:

—«Ce n'est pas vrai, on n'a pas deux amants, pas plus qu'on n'a deux amours. On aime l'un ou on aime l'autre…»

Elle avait beau se la dire et se la redire, cette formule de conscience, et s'y attacher en esprit avec la rage de quelqu'un qui se sent emporté par un souffle de tentation coupable auquel il ne veut pas s'abandonner, elle retrouvait toujours en elle ce jeu contradictoire des deux sentiments qui s'exaltaient l'un l'autre au lieu de se détruire, et toujours aussi la vision du tragique danger que couraient ses deux amis. Vers le matin, au sortir du sommeil fiévreux de six heures qui termine en un cauchemar accablé des nuits pareilles, elle eut un éclair d'espérance. On était venu la veille au soir déposer une lettre à son nom avec prière de la lui remettre aussitôt. Elle reconnut l'écriture de Casal. Ce fut avec un tremblement qu'elle ouvrit l'enveloppe. Voici les lignes qu'elle renfermait: