Cette espérance se doublait cependant d'un reste bien douloureux d'inquiétude, car elle ne put se retenir d'envoyer rue Martignac vers les dix heures, sous un prétexte quelconque. Elle voulait être absolument sûre que le comte n'était pas sorti. Quand elle apprit au contraire qu'il avait quitté son appartement de grand matin, sans spécifier le moment où il rentrerait, ce fut l'espérance qui retomba tout d'un coup, et l'inquiétude qui recommença, plus forte de minute en minute. Vainement se répéta-t-elle: «Je suis folle, même si l'affaire s'arrange, il faut bien qu'il voie ses témoins.» Elle n'arriva plus à calmer l'excès de son anxiété. Que faire? Envoyer aussi chez Casal? Elle y songea longtemps, et commença même plusieurs brouillons de lettres; puis elle n'osa pas. Elle se préparait, en désespoir de cause, à écrire à Gabrielle de Candale, lorsque la porte s'ouvrit et donna accès à cette dernière. Le visage bouleversé de cette fidèle amie ne permettait guère le doute à Juliette:
—«Ils se battent?…» s'écria-t-elle.
—«Enfin je te trouve,» dit la comtesse sans répondre directement à cette question qu'elle prit sans doute pour un simple cri d'effroi, «et, je comprends, tu as passé ton après-midi à essayer de convaincre Poyanne… J'ai bien deviné que tu n'avais pas réussi, quand j'ai su dans quel état tu étais rentrée… Oui, ils se battent. J'en suis sûre maintenant. J'ai vu hier soir sur la table de Louis la boîte de pistolets que l'on avait apportée toute cachetée de chez Gastinne… Et ce matin, quand il est parti, dès les huit heures, cette boîte n'était plus là… J'ai su par le concierge qu'il avait donné au cocher l'adresse de Casal… J'ai attendu son retour, dans l'espérance d'apprendre l'événement, quel qu'il fût, toute la matinée. Et ne le voyant pas revenir vers onze heures, je n'ai pas pu rester plus longtemps sans nouvelles. Mais que sais-tu, toi-même, parle, que sais-tu?»
—«Je sais que Raymond a insulté Henry,» dit Mme de Tillières, «voilà tout, et que c'est là l'origine de l'affaire. Mon Dieu! dire qu'à cette heure-ci un des deux meurt peut-être et que j'en suis cause! Partons, Gabrielle, viens avec moi. Allons-y. S'il était encore temps?… Ton concierge t'a dit où est allée la voiture de Louis… Nous ferons bien parler celui de Casal ou de lord Herbert. Il y a pourtant un dernier endroit d'où ils sont partis…»
—«Mais c'est insensé,» répondit Mme de Candale. «D'abord nous arriverions trop tard, si nous arrivions… Et puis je ne te laisserais pas te déshonorer par une démarche pareille et qui ne servirait à rien qu'à te perdre… Nous nous devons à notre nom, nous autres… Voyons, ma Juliette, sois plus fière et plus forte…»
—«Ah! il s'agit bien de mon nom et de ma fierté!» s'écria sauvagement Mme de Tillières. «Il s'agit que je ne veux pas qu'ils meurent, entends-tu, je ne le veux pas…»
—«Tais-toi,» dit la comtesse, «on ouvre la porte.»
Le valet de pied entrait en effet. La phrase qu'il prononça, et qui était très simple, revêtait à cette heure pour les deux femmes une signification si redoutable qu'elles se regardèrent avec épouvante:
—«M. le comte de Poyanne est là qui demande si Madame la marquise peut le recevoir.»
—«Faites-le entrer,» dit enfin Juliette. «Va dans ma chambre à coucher,» continua-t-elle, en s'adressant à Gabrielle… «J'aurai besoin que tu sois là peut-être… tout à l'heure… Ah! que je tremble!»