À peine en effet pouvait-elle se tenir debout. S'il y avait eu une rencontre, Poyanne en était donc sorti sain et sauf! Mais l'autre? Et il y avait eu une rencontre. Elle le devina au premier regard jeté sur le comte, qui était devant elle maintenant, très pâle et vêtu de la redingote noire destinée à mieux tromper les balles. Elle s'élança au-devant de lui, sans plus songer à ce qu'il penserait de cette façon de le recevoir:
—«Hé bien?…» dit-elle d'une voix à peine distincte.
—«Hé bien!» répondit-il simplement, «nous nous sommes battus… Et me voici. Mais,» ajouta-t-il plus bas, «j'ai eu la main malheureuse…»
Elle le regardait avec des yeux où passa un éclair de folie:
—«Il est blessé?…» demanda-t-elle. «Il est…»
Elle n'osa pas finir. Le comte avait baissé la tête comme pour répondre: oui, à la question qu'elle n'avait pas formulée. Elle jeta un cri. Ses lèvres s'agitèrent pour balbutier cette fois avec égarement: «Mort! Il est mort!» Elle se laissa tomber sur une chaise, comme anéantie, le visage dans ses mains, et des sanglots commencèrent de la secouer, convulsifs, à croire qu'elle aussi, son âme allait passer, dans le gémissement qui s'échappait de sa frêle poitrine. Poyanne la regarda quelques secondes sangloter de cette cruelle manière. Une expression d'une tristesse intense contracta son visage. Il s'approcha d'elle et, lui touchant l'épaule de la main:
—«Nierez-vous encore que vous l'aimez?» dit-il de cet accent que Mme de Tillières n'avait jamais pu supporter, celui de ses grandes détresses d'âme. Mais, à cet instant, savait-elle seulement qu'il fût là? «Ne pleurez plus, Juliette,» continua-t-il, «et pardonnez-moi une épreuve dont j'avais besoin pour être bien sûr de vos vrais sentiments. Non, il n'est pas mort. Il est blessé, mais à peine, d'une balle dans le bras, que le médecin doit avoir extraite à l'heure qu'il est. Il vivra… Que m'importe d'ailleurs qu'il vive ou qu'il meure? Vivant ou mort, vous l'aimez, et vous ne m'aimez plus… J'ai voulu le savoir, et à quelle profondeur il vous était cher… Je vous ai menti pour la première et la dernière fois. Je viens d'en être puni. Ah! durement, puisque je vous ai vue le pleurer ainsi… Que c'est amer, moins amer pourtant que le doute horrible de ces derniers jours!… Ne me répondez pas. Je ne vous accuse point… Vous ne saviez peut-être pas vous-même combien vous l'aimiez… Vous le savez maintenant, et moi aussi.»
Il y eut un silence entre les deux amants. Le premier sursaut de désespoir dont Juliette avait été frappée, lorsqu'elle avait cru Casal mort, s'était changé en une sorte de stupeur à mesure que Poyanne parlait, la rassurant sur l'issue du duel, mais aussi l'acculant et comme la clouant à l'inexorable, à l'indiscutable vérité. Pour la première fois depuis des mois et des mois, la situation était posée entre eux nettement, et la jeune femme convaincue de cet amour pour Casal qu'elle s'était toujours acharnée à nier. D'ailleurs, n'eût-elle pas donné cette preuve contre elle en s'écrasant, en s'abîmant de douleur aux premiers mots du comte, elle n'aurait plus trouvé la force de lui mentir, tant son énergie était à bout, tant aussi elle était lasse elle-même, lasse à n'en pouvoir plus, de l'affreuse ambiguïté de cœur où elle se débattait depuis si longtemps. Elle restait assise, baissant les yeux, ses mains jointes maintenant sur ses genoux, comme une coupable qui attend son arrêt,—tellement plus coupable que ne le soupçonnait cet homme qui restait debout, sans trouver, lui non plus, la force de continuer! Certaines phrases, sitôt prononcées, emportent avec elles tant d'irréparable, qu'il semble qu'après les avoir dites, il ne reste plus qu'à fuir, bien loin, bien vite, sans retourner la tête. On reste cependant, et la conversation ressemble alors à ces allées et venues du taureau dans le cirque, lorsque, blessé à mort et gardant l'épée dans sa blessure, il ne fait, à chaque mouvement, qu'enfoncer davantage le fer meurtrier. Ce fut Mme de Tillières qui reprit d'une voix suppliante:
—«C'est vrai,» dit-elle, «je lutte depuis tant de jours contre un trouble que je ne peux pas vaincre. C'est encore vrai, que vous avez le droit de me condamner, puisque j'ai tout fait pour vous cacher ces luttes et ce trouble. Mais c'est vrai aussi,» elle s'exaltait en parlant, «c'est vrai que jamais, entendez-vous? jamais vous n'avez cessé de m'être cher, si cher que je n'ai pas pu vous sentir souffrir, une seule minute, sans éprouver un désir irrésistible de vous consoler, de vous guérir. Jamais je n'ai compris le bonheur pour moi sans votre bonheur. Jamais je ne vous ai menti en vous disant que j'avais besoin de votre tendresse, comme on a besoin d'air!… Appelez-le du nom que vous voudrez, ce sentiment qui m'a attachée à vous, qui m'a rendu impossible d'accepter la rupture quand vous me l'avez offerte… Mais sachez qu'il était, qu'il est bien sincère, et que j'y ai obéi, sans calcul! Comprenez cela du moins, Henry. Ne croyez pas que je vous aie joué une comédie…»