—«Qu'est-ce que tu vas m'annoncer avec cette physionomie exaltée?» lui dit-elle. Depuis tant de jours, elle trouvait sa fille si triste que cette métamorphose subite lui faisait peur.
—«Une résolution que je vous demande d'approuver, chère maman, quoiqu'elle doive vous sembler bien peu raisonnable,» répondit Juliette. «Je pars pour Nançay ce soir.»
—«Mais c'est insensé, en effet,» reprit la mère. «Tu oublies que le docteur t'a mise en observation, comme il dit…»
—«Ah! il s'agit bien de ma santé,» répliqua Mme de Tillières; puis, gravement, presque tragiquement: «Il s'agit de savoir si vous aurez pour fille une honnête femme qui puisse vous embrasser sans rougir, ou une malheureuse…»
—«Une malheureuse?…» répéta Mme de Nançay avec une visible stupeur; et, forçant Juliette de s'asseoir sur le tabouret, à ses pieds, elle lui caressa les cheveux avec une infinie tendresse, et elle continua: «Allons, confesse-toi à ta vieille mère, mon enfant aimée. Je suis sûre que tu as encore laissé quelque folle idée germer dans cette pauvre tête. Tu as un tel art de gâter avec tes imaginations une vie qui pourrait être si douce…»
—«Non, maman,» dit-elle, «ce ne sont ni des idées ni des imaginations.» Et d'une voix encore plus sombre: «J'aime quelqu'un dont je ne peux pas être la femme, et qui me fait la cour. Je sens, je sais que si je reste ici et si je le revois, je suis perdue, perdue, entendez-vous? perdue, et je n'ai plus que la force de fuir…»
—«Comment!» répondit la mère avec une épouvante où se trahissait l'ingénuité de sa sollicitude, «ce n'est pas le départ de M. de Poyanne qui te bouleverse ainsi?… Je devinais bien que tu avais le cœur troublé. J'ai cru que c'était pour lui et que lui-même s'en allait parce qu'il t'aime et qu'il n'est pas libre…»
—«Ne m'interrogez pas, chère maman,» reprit Juliette en joignant les mains, «je ne peux rien vous expliquer, rien vous dire… Mais si vous m'aimez, comprenez que je ne vous parlerais pas de la sorte sans un comble d'angoisse, et promettez-moi que vous ne m'empêcherez pas de faire ce que je veux faire…»
—«Quoi?» s'écria la vieille dame. «Mon Dieu! ce n'est pas de me quitter pour entrer au couvent?»
—«Non,» dit Mme de Tillières, «mais je veux me retirer de Paris pour toujours… Je veux que nous abandonnions cet appartement où je ne remettrai plus les pieds, jamais, ni jamais dans cette ville… Pardonnez-moi si je vous laisse le soin de vous occuper de détails qui devraient m'incomber. Je désirerais que tout ce qui m'appartient me fût envoyé au château, où je vous attendrai…»