—«Tu n'y penses pas,» dit la mère. «Dans un mois, dans un an, tu seras lasse à mourir de Nançay et de la solitude… Les sentiments qui t'affolent seront finis… Et la vie là-bas, sans autre compagnie que ma vieille figure, te paraîtra, te sera insupportable…»
—«Avec vous, ma mère, avec vous toujours et là-bas, voilà mon seul salut,» répéta la jeune femme en baisant avec passion les blanches mains ridées qui erraient sur son pauvre visage. «Ah! ne discutez pas avec moi. Vous m'aimez, vous me voulez loyale et honnête, aidez-moi à me sauver…»
—«Avec moi? Toujours?…» dit mélancoliquement Mme de Nançay. «Et que deviendras-tu, seule au monde, quand tu ne m'auras plus? Je dois pourtant mourir avant toi, et alors?…»
—«Quand je ne vous aurai plus,» dit Juliette avec un regard que la mère ne lui connaissait pas, «j'aurai Dieu.»
Onze mois environ après son duel avec Poyanne et les événements qui l'avaient suivi, Raymond Casal voyageait sur le yacht de lord Herbert Bohun, revenant de Ceylan où les deux amis étaient allés tuer des éléphants après avoir chassé le lion sur une des côtes du golfe Persique. Ils avaient fait relâche à Malte pour y prendre leur courrier, et, sans doute, Raymond avait trouvé dans le sien une lettre qui le préoccupait particulièrement, car, durant toute la journée, il fut la proie d'une tristesse contre laquelle son compagnon n'essaya même pas de lutter. Quoique jamais un mot de confidence n'eût été échangé entre les deux amis, lord Herbert avait deviné qu'un chagrin de cœur pesait sur son cher Casal, qui n'était plus l'insouciant compagnon d'autrefois. Ils avaient, depuis ces onze mois, vécu à peu près constamment ensemble, et usé le temps comme il convient à deux camarades qui naviguent sous le pavillon blanc à croix rouge du Royal Yacht Squadron. Ils avaient, au mois d'août, pêché le saumon en Norvège, pour remonter ensuite jusqu'au cap Nord. Ils étaient redescendus en Angleterre pour y passer quelques semaines d'octobre et de novembre, le temps d'assister aux courses de Newmarket et de se livrer, Raymond à toute la folie du jeu, et lord Herbert au démon de l'alcool. Car sur mer, et à bord de la Dalila,—c'était le nom de son bateau,—l'Anglais devenait un tout autre homme. Il ne buvait plus une goutte d'eau-de-vie, surveillant les moindres détails de la manœuvre avec le coup d'œil d'un capitaine qui a gagné son brevet de navigation, et démontrant ainsi la survivance en lui de ce sens des responsabilités que rien ne tue chez les hommes de sa race. Ces cures de sobriété le préservaient sans doute de tomber dans l'abêtissement du terrible poison. Son intelligence se réveillait dans ces périodes, et on retrouvait avec stupeur l'Oxfordien distingué qu'il avait été avant de demander à l'eau-de-vie la fuite de tout et de lui-même. Pour son unique ami et qu'il aimait avec cette fidélité britannique, si sûre et si profonde, il déployait, quand il le voyait trop sombre, un esprit enjoué que les habitués de Phillips ne soupçonnaient guère, et une sensibilité plus invraisemblable encore. C'est ainsi que, durant ce grand voyage en Perse et aux Indes, entrepris depuis décembre, il avait eu l'art de ménager avec une délicatesse infinie les tristesses de son alter ego, et, l'après-midi qui suivit le départ de Malte comme dans le dîner et dans la soirée, il sut si bien toucher Casal par la sollicitude discrète de son affection que ce dernier se laissa enfin aller à lui raconter le drame singulier auquel il avait été mêlé, mais sans lui nommer Mme de Tillières, et après l'avoir préalablement averti qu'il allait lui soumettre le plus inexplicable des problèmes féminins. La nuit était d'une beauté presque surnaturelle. Les étoiles brillaient de cet éclat plus large qu'elles ont dans le ciel du Midi. La Dalila fendait d'un mouvement insensible une mer toute calme, lourde et douce, et d'une noirceur presque bleue sous un ciel, lui aussi, d'un bleu presque noir. La fraîcheur de la brise, délicieuse à sentir après les accablantes chaleurs de la mer d'Égypte, achevait de donner à cette nuit un charme d'irrésistible apaisement, et lord Herbert, enfoncé dans un fauteuil d'osier, écoutait son ami sans parler, en tirant de régulières bouffées de sa courte pipe en bois de bruyère. Et, s'abandonnant à la magie du souvenir, Raymond évoquait pour lui-même plus encore que pour son muet confident toutes les scènes de son aventure: sa rencontre avec Juliette chez une commune amie,—ses premières visites, et comment il avait été pris à la séduction de la jeune femme,—comment elle lui avait fermé sa porte, et la demande en mariage à laquelle il avait été entraîné,—puis la crise de sa jalousie, et la scène avec Poyanne,—l'arrivée de Mme de Tillières rue de Lisbonne, et la folie avec laquelle elle s'était donnée,—puis rien… Quand, une fois guéri de sa blessure, il était allé chez elle, on lui avait dit son départ. Il lui avait écrit. Pas de réponse. Il avait su sa retraite à Nançay. Il avait fait le voyage. Non seulement il n'avait pas été reçu, mais il n'était pas arrivé à l'entrevoir. Il avait appris là qu'elle sortait à peine et seulement pour se promener dans un parc clos de murs qu'il avait franchis, comme un héros de roman. Le lendemain, elle quittait le château pour une destination inconnue, ayant sans doute été avertie de sa présence. Devant cet acharnement à le fuir, il avait cru de son devoir de renoncer à une poursuite où il eût cessé de se conduire en honnête homme, et c'est alors qu'il avait demandé à Bohun de partir ensemble pour Bergen.
—«Mais,» conclut-il, «que je souffre d'une femme, il n'y a rien là d'extraordinaire… Ce que je voudrais, maintenant que tout cela est déjà de l'histoire bien ancienne, c'est comprendre, et je ne comprends pas,—moins encore peut-être depuis ce que m'a appris une lettre de Candale trouvée ce matin parmi les autres, et dont je te parlerai tout à l'heure… Voyons, avec tout ce que je viens de te dire, quelle est ton impression, à toi, sur cette femme?»
—«Es-tu certain qu'elle n'a jamais revu son premier amant?» demanda lord Herbert.
—«Parfaitement certain. Il n'est pas revenu d'Amérique.»
—«Donc ce n'est pas pour lui qu'elle t'a quitté. Tu me permets une question un peu brutale? Était-elle très passionnée?»