—«Très passionnée…»
—«Et très naïve?… Tu me comprends?»
—«Et très naïve…»
—«Et ce Poyanne, ce premier amant, avait-il beaucoup vécu dans sa jeunesse?»
—«Lui? Pas du tout! C'est une espèce d'apôtre; du talent, d'ailleurs, et de l'éloquence; mais ce qu'il a dû l'ennuyer! Et tu penses?…»
—«Je pense,» reprit lord Herbert, après s'être tu quelques minutes, «que cette femme-là a toujours dû être de bonne foi dans sa conduite à ton égard, et qu'elle t'a aimé, passionnément aimé, sans pouvoir arriver à cesser tout à fait d'aimer l'autre… Il était sans doute l'amant de son esprit, de ses idées, d'un certain nombre de choses d'elle que ton influence ne pouvait pas détruire, et toi tu étais l'amant de ce qu'il ne satisfaisait pas en elle… Ce qu'il lui aurait fallu, c'est quelqu'un qui fût à la fois toi et lui, qui eût quelques-uns de ses sentiments et quelques-uns des tiens…, enfin un Casal avec le cœur de Poyanne… Je ne vois pas d'autre explication à ces bizarreries… Arrivons maintenant à la lettre reçue ce matin, que te disait-elle?»
—«Que sa mère est morte et qu'elle-même va entrer en religion. Elle est au noviciat des Dames de la Retraite,» et Casal ajouta: «On ne peut pourtant pas faire s'accorder ensemble des faits comme tous ceux-là: un premier amant pendant plusieurs années, un second pendant deux heures et le cloître pour toute sa vie.»
—«D'abord,» dit l'Anglais, «y restera-t-elle?… Et puis, si elle y reste, c'est un suicide comme un autre. Le couvent, c'est l'alcool des femmes romanesques. C'est plus sentimental que le whisky, et plus vieux jeu, c'est aussi plus fier, mais c'est bien toujours le même but: oublier…, s'oublier!… Et de quoi te plains-tu?» continua-t-il avec l'âcreté d'un homme qui garde une secrète rancune à quelque ancienne maîtresse méprisée et toujours regrettée. «Une femme qui te laisse d'elle l'idée qu'elle passe sa vie à demander pardon à Dieu de t'avoir aimé, mais c'est unique dans notre joli siècle de comédiennes et de gueuses…»
—«Qu'elle m'a aimé?» reprit Casal, «si j'en étais au moins sûr?»
—«Mais certainement, elle t'a aimé…»