Le moment paraît donc venu d'étudier avec quelque détail cette disposition même. Éteinte dans sa forme individuelle, mais revivant à certains égards sous une autre forme plus abstraite, elle peut être appréciée à la fois, avec la liberté qui appartient à la critique du passé, et avec l'intérêt qui s'attache à l'observation des faits contemporains. C'est ce que je voudrais essayer de faire.
Je voudrais, après avoir recherché le véritable caractère de l'état dont il s'agit, et après avoir parcouru l'histoire de ses manifestations anciennes, le suivre en France et même, autant qu'il sera nécessaire pour l'intelligence du sujet, en dehors de la France, dans le cours de son plein développement, de 1789 à 1848; puis, marquer le moment et les circonstances de sa fin. Je voudrais, à chacune des phases de son existence, en sonder les causes générales ou particulières et en préciser les conséquences. Enfin, je voudrais en faire entrevoir le préservatif. Ce sujet n'a point encore été traité dans son ensemble.
En même temps qu'une étude morale, on trouvera ici une étude littéraire. Comment en serait-il autrement? L'état que j'analyserai est presque toujours accompagné du besoin de s'épancher, et de confier au papier les secrets les plus intimes, les plus fugitives impressions de l'âme. Dans la recherche des documents de cette nature, nous rencontrerons les auteurs les plus illustres, les Chateaubriand, les Lamartine, les Victor Hugo, les Musset, les Georges Sand; mais on aurait tort de négliger des écrivains plus modestes, et de dédaigner de plus humbles témoignages. Une simple lettre destinée à un ami, une note tracée pour son auteur seul, en apprennent souvent, sur un homme ou sur une époque, plus que des compositions apprêtées, dont la sincérité peut être compromise par la préoccupation de la publicité. Je n'ai garde, d'ailleurs, de prétendre que la littérature contemporaine relève sans exception de cette étude. Dans la préface d'une traduction de Werther, M. Pierre Leroux a cru pouvoir écrire «qu'une comparaison entre Werther et les œuvres analogues qui l'ont suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature depuis près d'un siècle.» Je ne tomberai point dans cette hyperbole. De même que toute une famille d'esprits s'est tenue en dehors de l'épidémie régnante, de même, je le reconnais, toute une partie de la littérature est muette à cet égard. Mais celle qui rentre dans le cadre de ce travail est assez riche pour lui donner des proportions trop considérables peut-être au gré du lecteur.
Encore, cet élément d'information ne sera-t-il pas le seul à consulter. L'art lui-même et les faits sociaux peuvent fournir d'utiles lumières et compléter les révélations de la plume. Je m'efforcerai de puiser la vérité à toutes les sources.
I
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
ET
APERÇU RÉTROSPECTIF
I
Considérations Générales
Il importe avant tout de préciser le caractère général de l'état moral qui fait l'objet de ce travail. Qu'offre-t-il donc, cet état, qui soit particulier? Et pourquoi lui appliquer la dénomination de maladie? Nous avons énuméré les principaux symptômes auxquels on reconnaît son existence: le besoin de l'isolement, la pratique de l'oisiveté contemplative, l'irrésolution, l'inquiétude, la mobilité, le doute, le dégoût de toutes choses, le découragement absolu, enfin la mort volontaire. Ces différents symptômes sont-ils tous et par eux-mêmes d'une nature pernicieuse? A ces questions, il faut répondre par une distinction.
Certes, que dans certaines conjonctures, sous l'influence d'une vocation religieuse ou d'une grande douleur, on s'éloigne de la société des hommes, il n'y a là aucun sujet d'étonnement. Qu'on aime parfois à détourner ses regards du monde extérieur et réel pour les reporter au dedans de soi-même ou les promener à travers les domaines de l'imagination, rien de plus naturel encore. Que la volonté ait ses faiblesses et la faculté de connaître, ses limites; que la vie enfin nous réserve des déceptions et des douleurs de plus d'une sorte, qui pourrait le nier? Et celui qui jouirait d'une sérénité inaltérable ne serait-il pas placé au-dessus des lois de l'humanité?