Mais si un homme se sépare du monde sans autre motif que le désir de vivre seul; s'il se tient sans cesse replié sur lui-même et se renferme dans un milieu chimérique; si, avec une tendance instinctive vers un idéal élevé, il se sent inhabile à y parvenir; si, avide de croyance, il ne peut s'attacher avec persévérance à aucun principe religieux ou philosophique; s'il est atteint d'une désillusion précoce, et blasé avant l'âge; si sa souffrance, quoiqu'ayant une juste cause, dépasse toute mesure; si elle survit à sa cause, ou même si elle naît sans cause; si, loin de chercher à la dominer, il se laisse vaincre par elle; s'il l'entretient à plaisir, s'y complaît et s'y endort; surtout si, au mépris de ses devoirs envers son Auteur, envers ses semblables, envers lui-même, il rejette un fardeau qu'il juge trop lourd pour ses épaules et met fin volontairement à ses jours, alors on peut affirmer qu'en lui l'équilibre moral est rompu, et qu'il est en proie à une véritable maladie, et, comme l'on dit aujourd'hui, à une névrose de l'âme.

Ne nous y trompons pas cependant. Il ne s'agit pas d'une de ces maladies mentales qui jettent dans les facultés du malade une telle perturbation qu'elles entraînent son irresponsabilité. De pareils troubles intéressent le médecin plutôt que le moraliste et nous n'avons point à nous en occuper. Ceux dont parle cet ouvrage laissent subsister le libre arbitre. Par suite, ce serait en vain qu'on chercherait à couvrir d'une sorte d'immunité les regrettables défaillances qui ont pu les accompagner, et en particulier le crime du suicide. Mais, sous cette réserve, on doit reconnaître que nous sommes ici en présence d'un état qu'on a pu justement qualifier de maladif.

A-t-on eu également raison de compléter cette qualification en y rattachant l'idée du siècle actuel, et de dire «la maladie du siècle»? Oui, car c'est dans notre siècle que cet état a pris les proportions les plus considérables. Mais, ne l'oublions pas, d'une part, il n'a pas duré autant que le siècle, puisqu'il a cessé depuis d'assez nombreuses années; et, d'autre part, c'est avant ce siècle qu'il avait commencé, car la plupart des grands mélancoliques, qui attiraient l'attention publique en 1800, s'étaient déjà fait connaître comme tels un peu avant cette époque, à peu près vers 1789. Bien plus, ils eurent eux-mêmes, dans la génération précédente, des ancêtres authentiques et, pour tout dire, on retrouverait aussi des exemples de la disposition qui leur était ordinaire dès la plus haute antiquité, et chez les nations les plus différentes. Parcourons ces divers exemples plus ou moins anciens. Cette revue éclairera l'étude de l'épidémie mémorable qui les a suivis.

II
Antiquité et Moyen Age

Reportons-nous d'abord par la pensée vers les temps et les contrées Bibliques. Le désenchantement de Salomon nous revient aussitôt à la mémoire et nous nous rappelons ses sentences amères sur la vanité des biens terrestres. On le sait, la tristesse moderne n'a pas dédaigné de leur faire de fréquents emprunts.

Ailleurs, au fond de l'Inde, et cinq cents ans avant Jésus-Christ, un jeune prince, comblé des faveurs de la fortune, mais adonné à l'abus de la contemplation, le fondateur même du Bouddhisme, fait entendre une de ces plaintes, qui se multiplieront plus tard à l'infini, sur la maladie, sur la mort, sur la décomposition incessante des êtres. Mais Çakya-Mouni ne s'attriste pas seulement sur la mort; il déplore la vie: «Par le fait de l'existence, dit-il, du désir et de l'ignorance, les créatures dans le séjour des hommes et des Dieux sont dans la voie des trois maux... Les qualités du désir toujours accompagnées de crainte et de misère sont les racines des douleurs. Elles sont plus redoutables que le tranchant de l'épée ou les feuilles de l'arbre vénéneux. Comme une image réfléchie, comme un écho, comme un éblouissement ou le vertige de la danse, comme un songe, comme un discours vain et futile, comme la magie et le mirage, elles sont remplies de fausseté; elles sont vides comme l'écume et la bulle d'eau.» A ses yeux, le vide apparaît partout: «Tout phénomène est vide, toute substance est vide, en dehors il n'y a que le vide... Le mal, c'est l'existence. Ce qui produit l'existence, c'est le désir; le désir naît de la perception des forces illusoires de l'être.» On s'accorde aujourd'hui à voir dans Çakya-Mouni le plus vieil inventeur du pessimisme, et peut-être, en effet, quelques-unes de ses idées peuvent-elles être regardées comme le point de départ de cette philosophie. Mais, dans les passages que je viens de reproduire, il parle moins en philosophe qu'en rêveur et en poète; il appartient plutôt au pessimisme individuel qu'au pessimisme abstrait et c'est pour cette raison qu'il devait figurer ici.

Pour ne pas avoir à revenir à ces pays lointains plaçons tout de suite à côté de la tristesse de Çakya-Mouni celle du poète Sadi, qui écrira au moyen âge cette maxime: «Ce qu'on peut connaître de plus intime et de plus vrai dans la condition des mortels, c'est la douleur.»

De pareils sentiments, pour avoir été rares dans l'antiquité classique, n'y furent cependant pas inconnus. On en suit la trace en Grèce. On cite, chez Homère, la peinture de Ménélas se rassasiant de sa douleur, de Bellérophon dévorant son cœur; chez Pindare, cette question et cette réponse: «Qu'est-ce que la vie? C'est le rêve d'une ombre.» On a cru voir aussi dans Hésiode, Simonide, Euripide, Sophocle, des indices de mélancolie. Peut-être donne-t-on à ces différents traits une valeur qui ne leur appartient pas entièrement. Il en est de plus sérieux dans d'autres œuvres, par exemple, cette pensée d'Aristote d'après laquelle une sorte de tristesse semblerait être le privilège du génie. Quelle amertume aussi dans ce passage d'Empédocle: «Triste race des mortels, de quels désordres, de quels pleurs êtes-vous sortie! De quelle haute dignité, de quel comble de bonheur, je suis tombé parmi les hommes! J'ai gémi, je me suis lamenté à la vue de cette demeure nouvelle.» Et ne dirait-on pas qu'elle est tirée de quelque écrivain moderne cette phrase sur les tourments de notre intelligence: «Nos moyens de connaissance sont bornés et dispersés dans nos organes. Les expressions résistent à nos pensées et les émoussent. Les mortels éphémères n'apercevant qu'une faible parcelle de cette vie douteuse, ne saisissant qu'une vaine fumée et croyant aux choses seules qui leur tombent sous les sens, errent dans toutes les directions, car ils désirent découvrir cet ensemble des choses que les hommes ne peuvent ni voir, ni entendre, ni saisir.» Platon n'est guère plus optimiste en certaine circonstance, témoin ce fragment de l'Apologie: «Que quelqu'un choisisse une nuit passée dans un sommeil profond que n'aurait troublé aucun songe, et qu'il compare cette nuit avec toutes les nuits et tous les jours qui ont rempli le cours de sa vie; qu'il réfléchisse et qu'il dise combien dans sa vie il y a eu de jours et de nuits plus heureux et plus doux que celle-là; je suis persuadé que non seulement un simple particulier, mais que le grand roi de Perse lui-même en trouverait un bien petit nombre et qu'il serait aisé de les compter.»

Mais c'est surtout chez un philosophe grec de la Cyrénaïque, chez Hégésias, que s'accuse cette sombre disposition. Pour Hégésias, la vie contient tant de maux que la mort qui nous en délivre est un bien. Sa doctrine se résumait dans un livre intitulé: Αποκαρτερων (Apokarterôn), ce qu'on peut traduire ainsi: Le désespéré, ou bien: La mort volontaire. On y voyait un homme déterminé à se laisser mourir de faim, que des amis rappelaient à la vie et qui leur répondait en énumérant les peines dont elle est remplie. Thèse pessimiste assurément, mais aussi, sans doute, expression d'un sentiment de désespoir personnel. C'est ce sentiment qui s'exhale dans la conclusion de l'auteur; car le pessimisme philosophique ne pousse pas, lui, au suicide de l'individu: il juge ce moyen insuffisant pour corriger le vice radical dont le système du monde est infecté selon lui. Hégésias, au contraire, y voyait un moyen suprême d'échapper à tous les maux. Il parlait même sur ce sujet avec une éloquence si persuasive qu'il avait reçu le surnom de Peisithanatos, que beaucoup de ses auditeurs, nous dit Cicéron, s'étaient donné la mort en sortant de ses leçons, et que le roi Ptolémée crut devoir fermer son école pour arrêter les progrès de cette contagion menaçante.