La mode du suicide n'était pas, d'ailleurs, chose nouvelle dans ces régions. Bien avant Hégésias, elle s'était développée en Grèce, et il y existait une sorte d'association la mort volontaire dans laquelle s'enrôlaient les gens fatigués de vivre ou peu soucieux de subir les disgrâces de la vieillesse. Deux siècles après le philosophe Cyrénaïque, on retrouvait à Alexandrie une sorte d'académie qui perpétuait la tradition créée par lui, la secte des co-mourants, των συναποθανουμενων (tôn sunapothanoumenôn), qui a compté Antoine et Cléopâtre au nombre de ses affiliés.

Dans les divers exemples qui précèdent, la mélancolie ne se présente guère qu'à l'état de curieuse exception, due à des causes variées et quelquefois obscures, mais qui ne paraissent se rattacher à aucun fait général. Il en est différemment chez les Romains, qui, malgré leur rudesse native, ne sont pas non plus restés étrangers à cet état de l'âme.

Qui ne sait de quel accent de tranquille désespoir Lucrèce parle de la condition humaine; comme il se plaît à dépouiller l'homme de tous les charmes, de toutes les consolations de la vie? Rien n'égale la tristesse de son tableau du petit enfant jeté nu sur la terre, comme un naufragé sur une plage déserte et remplissant la demeure de ses vagissements lugubres, «comme il convient à un être à qui il reste tant de maux à traverser dans la vie!» Enfin, quoi de plus frappant que le vers immortel dans lequel il a décrit la secrète angoisse qui empoisonne toutes nos joies? Pline l'ancien, lui aussi, cet écrivain dont on a dit qu'il était presque un moderne, parle de l'homme «jeté nu sur la terre nue.» Et Cicéron n'a-t-il pas aussi sa note triste, et en exposant dans les Tusculanes les douloureuses doctrines d'Hégésias, n'y adhérait-il pas, quand il disait que la mort nous enlève plus de maux que de biens, et qu'il lui eut été avantageux de mourir plus tôt? Qu'on n'oublie pas surtout la sensibilité douloureuse, et, pour ainsi dire, ce don des larmes du poète qui a dit: «Sunt lacrymæ rerum» et qui a mérité d'être choisi par Dante pour compagnon de son voyage dans le royaume des douleurs; et, à côté du mot de Virgile, qu'on place celui d'Ovide: «Est quædam flere voluptas

On peut affirmer qu'il y avait à Rome encore d'autres esprits profondément souffrants, des hommes qui, sans avoir essuyé aucune adversité, éprouvaient un mal indéfinissable. Au milieu du palais de Néron, on voit un citoyen obscur, un simple capitaine des Gardes atteint, comme l'a très bien dit l'historien de cet épisode, «de cette langueur douloureuse, de cette mort anticipée, ou plutôt de cette espèce de sommeil où l'homme est livré à des agitations sans suite, à des rêves inquiets, à des terreurs sans cause.» Il consulte Sénèque qui devient «son directeur de conscience» et qui conduit avec habileté cette œuvre délicate. Mais ce qui montre le mieux, ce me semble, l'infirmité morale de ces temps, c'est la théorie du suicide professée par les plus grands philosophes. Sénèque lui-même, cet excellent médecin des âmes, voit dans cet acte de désespoir un refuge légitime contre les épreuves de la vie et Pline l'ancien déclare que la faculté de se donner la mort est le plus grand bienfait qu'ait reçu l'homme, et il plaint le Dieu, dont il veut bien admettre un instant l'hypothèse, de ne pouvoir user de ce remède souverain. «On peut longtemps réfléchir, dit éloquemment M. Villemain, avant de trouver dans la corruption de l'état social et dans le désespoir de la philosophie, un plus triste argument contre la divinité, que cette impuissance du suicide regardée comme une imperfection, et cette jalousie du néant attribuée même aux dieux.» A de telles défaillances, il était impossible de ne pas reconnaître une société en dissolution, déjà troublée par les convulsions qui annonçaient sa fin prochaine.

A côté du monde païen, qui s'en allait, s'en élevait un autre d'où devait sortir la régénération. Là encore, la mélancolie apparaît; mais combien différente de celle que nous venons d'observer! Qu'a de commun cette humeur inquiète et agitée avec l'austérité, les gémissements, les plaintes des âmes chrétiennes, avec ces fuites au désert, ces cloîtres, ces thébaïdes dans lesquelles la jeunesse et la beauté cherchaient une sépulture volontaire? Quelque rapprochement qu'on ait voulu faire entre ces choses, leur contraste est complet. La mélancolie païenne venait de l'absence de convictions: la mélancolie chrétienne prend sa source dans les profondeurs de la foi. Au surplus, le chrétien ne pourra jamais être pessimiste absolu. Si la cité des hommes offense ses yeux, il n'a qu'à les élever vers la cité céleste.

Comme c'est aussi l'esprit religieux qui domine le moyen âge, je n'ai guère à parler de cette époque. Dante lui-même, malgré son masque grave et sombre, malgré certaines pages de la Vita Nuova où l'on a cru voir une confession morale du genre de celles qui se sont si souvent produites dans notre siècle, Dante échappe à notre examen par le caractère mystique de sa tristesse. Je me contenterai de mentionner d'un mot, en Allemagne, un artiste, l'auteur de la célèbre image de la Mélancolie, et ces poètes dont les Lieds chantent la mort associée à l'amour. On y a remarqué cette interrogation: «Cette vie l'ai-je vécue, l'ai-je rêvée?», mot qui rappelle celui de Pindare sur le même sujet et qui atteste ainsi l'unité de l'esprit humain, à travers les différences de temps et de races. M. Ozanam a défini avec justesse la poésie des Minnesinger. «Pour les Allemands la source poétique est dans cette dernière et plus secrète profondeur de la nature humaine qu'on nomme le cœur. Là, au milieu d'une continuelle alternative de joie et de souffrance, éclot la mélancolie qui est aussi l'aspiration vers le beau, le désir (Sehnsucht?).» Mais, en général, le moyen âge n'est point frappé par le mal dont j'étudie l'histoire. Arrivons donc aux temps modernes.

III
Siècle de Louis XIV.—Jean-Jacques
Rousseau et ses Disciples

Quand on se rapproche de notre époque, d'abord les monuments de la mélancolie paraissent peu considérables. Cependant tous les germes n'en sont pas détruits; un œil attentif les découvre même sous Louis XIV. Bien qu'avec le grand roi l'ordre et la discipline s'établissent dans les esprits comme dans l'état, cette société si bien réglée recèle encore quelques indices de trouble moral.

Bossuet, dans son admirable langage, découvre «cet incurable ennui qui fait le fond de la vie humaine depuis que l'homme a perdu le goût de Dieu.» On sent sous l'apparente gaîté de Molière une certaine dose d'amertume; son Don Juan laisse une impression de tristesse, et son chef-d'œuvre est le portrait du personnage sévère qui va chercher une solitude «où d'être homme d'honneur on ait la liberté.» Les aperçus de Larochefoucauld sur l'homme révèlent une philosophie morose. Mais c'est chez un autre écrivain du même temps que la souffrance morale se révèle avec le plus d'intensité. Malgré son désir de se soumettre aveuglément, en dépit de ses efforts pour conserver la foi, Pascal est en proie au doute, aux agitations vagues, aux terreurs sans cause, et c'est à ces angoisses que sont dus les cris puissants qu'il jette dans le silence de son âme. Aussi Pascal a-t-il la faveur des mélancoliques modernes. Jean-Jacques Rousseau parle de ce penseur malheureux avec une grande admiration; et Chateaubriand a dit: «Les sentiments de Pascal sont remarquables par la profondeur de leur tristesse et par je ne sais quelle immensité.»