Mais j'ai hâte d'en venir à des figures dans lesquelles on verra une plus vive ressemblance avec les types connus de la première moitié du siècle, à de véritables portraits de famille dont la place est naturellement marquée dans cette galerie. Je veux parler d'abord de Jean-Jacques Rousseau et de son école.
Ce qui frappe tout de suite dans Jean-Jacques Rousseau, c'est le penchant à la rêverie. Dès son enfance, la lecture des romans avait développé en lui cette habitude. «Il n'avait aucune idée des choses, que tous les sentiments lui étaient déjà connus... Il n'avait rien conçu, il avait tout senti.» Il atteint le seuil de la jeunesse «inquiet, mécontent de tout et de lui, dévoré de désirs dont il ignorait l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi.» Le monde de l'imagination se substitue pour lui à la réalité; et non seulement il oublie la réalité pour la fiction, mais plus la réalité est sévère, plus son imagination est riante. Ce n'est pas assez: il est une chose qu'il aime plus encore que la rêverie, c'est le souvenir de celle-ci; c'est, pour ainsi dire, la rêverie de sa rêverie.
Le caractère factice d'une telle existence apparaît bien dans ce qu'on peut appeler les amours de Jean-Jacques. Aux Charmettes, il aime mieux Mme de Warens de loin que de près. A Venise, dans l'épisode de Zanetta, on le voit s'ingéniant à se gâter à lui-même sa bonne fortune: «non, s'écrie-t-il, à la fin de ce récit, la nature ne m'a pas fait pour jouir; elle a mis dans ma mauvaise tête le poison du bonheur ineffable dont elle a mis l'appétit dans mon cœur.» Quant à Thérèse, il ne l'a jamais aimée. Une fois cependant, il croit avoir éprouvé la passion. Mais cet amour unique, de quoi se composait-il? Rousseau, seul à l'Hermitage, avait peuplé sa solitude des fantômes de femmes dont il avait gardé le souvenir. «Dans ses continuelles extases, il s'enivrait à torrents des plus délicieux sentiments qui soient jamais entrés dans un cœur d'homme.» Sous l'influence de ces songes, il conçoit l'idée et le plan de sa nouvelle Héloïse; il en écrit les premières pages. C'est alors que survient Mme d'Houdetot; elle semble être l'incarnation de ses illusions chéries, et il l'aime. Amour encore imaginaire, et que ne contribuait pas peu à enflammer, chose bizarre, la certitude qu'il ne serait pas partagé. Au fond, Rousseau, amoureux surtout de chimères, ne fut jamais vraiment épris que des créations de son intelligence.
Avec le goût de la rêverie, il avait celui de la solitude qui devint bientôt pour lui un besoin. Les Charmettes, l'Hermitage, Montmorency, l'île de Saint-Pierre, Ermenonville, sont illustrés par ses retraites. Il y employait ses heures à des excursions dans les lieux les plus déserts, et, s'il se pouvait, les plus sauvages. Il est intéressant de rechercher les causes de cet amour de l'isolement.
L'origine en était fort complexe. Il procédait d'abord du goût même de Jean-Jacques pour la rêverie, car l'habitude de la fiction inspire l'éloignement du monde. Il procédait aussi de son humeur misanthropique; les hommes lui semblaient trop pervers pour qu'on pût vivre avec eux. Il se mêlait à ces sentiments une disposition naturelle à la paresse. Rousseau l'avoue sans détour: «l'oisiveté me suffit, et pourvu que je ne fasse rien, j'aime mieux rêver éveillé qu'en songe. Vivre sans gêne dans un loisir éternel, c'est la vie des bienheureux dans l'autre monde.» Il parle avec enchantement «du précieux farniente, de l'occupation délicieuse et nécessaire d'un homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.» Vainement il avait cherché d'abord à se le dissimuler à lui-même, il y avait en lui un esprit de liberté que rien n'avait pu vaincre. «Cet esprit de liberté, ajoute-il, me vient moins d'orgueil que de paresse, mais cette paresse est incroyable; tout l'effarouche; les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables.» Il se croit quitte envers les hommes en leur donnant «l'exemple de la vie qu'ils devraient mener.» La solitude a donc à ses yeux le mérite de le délivrer de toute gêne. Elle y joint un dernier avantage: elle lui assure la pleine possession de lui-même. Parfaitement en repos, il le dit du moins, vis-à-vis de sa conscience, il trouve dans le simple sentiment de son existence, dans la perception des moindres mouvements de son âme, une jouissance douce et continue. Sur ce point, il établit une distinction bien subtile entre «l'amour-propre» et «l'amour de soi-même»: l'amour-propre c'est la vanité, il la blâme; l'amour de soi-même, c'est le plaisir que prend l'individu dans la conscience de son être. «De quoi jouit-on, dit-il, dans une pareille situation? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence; tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu.» Ce dernier sentiment, Jean-Jacques s'y livre tout entier.
Eh bien, la rêverie, la solitude, la misanthropie, l'oisiveté, la contemplation de soi-même, toutes ces choses lui ont-elles donné le bonheur? Il s'en faut bien. Écoutons-le: «quand tous mes rêves se seraient tournés en réalité, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée et dont pourtant je sentais le besoin.» Il est vrai que ces aspirations même étaient, à l'en croire, «d'une tristesse attirante,» mais voici un aveu significatif: «Il n'est pas possible qu'une solitude aussi complète, aussi permanente, aussi triste en elle-même, ne me jette quelquefois dans l'abattement.» Les agitations vaines, les terreurs sans cause le viennent assaillir. Il attribue à ses ennemis de sourds complots, de ténébreuses machinations. Ses terreurs vont jusqu'à l'hallucination. Au milieu de ces misères morales, il s'écrie: «Ma naissance fut le premier de mes maux.» A ce compte, il dut considérer sa mort comme le premier bien qui lui échut. Il est même permis de craindre qu'il n'ait pas su l'attendre, et qu'il ait acheté sa délivrance par un crime. Volontaire ou non, sa fin fut prématurée; à défaut de sa main, le chagrin qui le minait avait assez de puissance pour briser l'organisation délicate qu'il avait rapidement usée.
Je le demande, le caractère que je viens de rappeler ne réunit-il pas tous les signes du mal dont notre pays a tant gémi depuis Rousseau? Est-il une forme de tristesse, une nuance de mélancolie qui ne soit contenue dans ce type ou qui ne puisse s'y rattacher?
Et maintenant, s'il faut me prononcer sur les théories prêchées par Rousseau, que puis-je faire de mieux que de leur opposer son propre jugement et d'en appeler de Jean-Jacques à lui-même? Vraiment sage quand il est désintéressé, il déclare que la vie contemplative ne convient pas à tous les hommes, «qu'il ne serait pas bon, dans la parfaite constitution des choses, qu'avides de ces douces extases, ils s'y dégoûtassent de la vie active, dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir.» Un jeune homme lui ayant demandé la permission de s'établir près de lui, il l'en détourne vivement et lui dit: «L'homme n'est point fait pour méditer, mais pour agir.» Enfin, consulté sur un projet de suicide, il le combat avec une ironie pleine de sens, et dévoile les sentiments de vanité et de haine cachés sous l'appareil déclamatoire de la lettre à laquelle il répond. Mais de tous les enseignements qu'il a laissés aucun ne peut être comparé à son exemple. Sa triste existence, sa fin plus triste encore, sont la réfutation la plus éclatante de ses trop spécieux systèmes, et la démonstration douloureuse de cette vérité qu'on ne peut impunément lutter contre l'instinct le plus profond de l'homme, la sociabilité; qu'en voulant s'affranchir de toute contrainte, on trouve dans sa propre pensée un tyran impitoyable, et que l'égoïsme, auquel se réduit en définitive «l'amour de soi» aussi bien que «l'amour-propre», se prépare à lui-même de cruels châtiments. Par malheur, cette grande leçon est restée vaine, et l'expérience si chèrement acquise par Jean-Jacques n'a sauvé aucun des disciples que lui suscita son génie.
Ces disciples furent nombreux, même de son vivant. Sans parler de plusieurs de ses lectrices sur lesquelles il exerça, à distance, un si grand empire, de ces engouements féminins si ardents et si romanesques, il eut parmi les jeunes hommes de fervents admirateurs. On a vu tout à l'heure comment ses avis étaient sollicités par eux. Je ne sais si ceux qui l'entretenaient de projets de suicide eussent suivi sans hésiter un conseil favorable à ces projets, mais les consultations de ce genre n'étaient pas rares. Un grand nombre des contemporains de Rousseau l'ont considéré comme leur maître. «S'il y avait, dit à ce propos M. Sainte-Beuve, les femmes de Jean-Jacques, tant celles de la noblesse que de la bourgeoisie qui étaient plus ou moins d'après la Julie ou la Sophie d'Emile, il y eut aussi les hommes à la suite de Rousseau, les âmes tendres, timides, malades, atteintes déjà de ce que nous avons appelé depuis la mélancolie de René et d'Obermann.»
Dans ce nombre on distingue Deleyre dont on a publié la correspondance avec Rousseau. Dans son enthousiasme, il voit en lui plus qu'un philosophe: un prophète; il compare la fuite de Jean-Jacques en Suisse, à celle de Jésus-Christ en Égypte. S'il ne partage pas les principes spiritualistes de son maître, il lui ressemble par ses souffrances intimes. Il éprouve des regrets de sa piété perdue, des désirs de retour à la foi. Que ne donnerait-il pas pour en recouvrer le bienfait? «Ah! tombent sur moi tous les fléaux de la fortune et de la nature pour me rendre un remède si doux!» Cet état d'aspirations stériles est habituel à Deleyre. Il se plaint de ne pas savoir se gouverner, il craint les moments de désœuvrement; il demande conseil contre l'ennui, et il écrit ces lignes significatives: «Je pense à vous avec autant de plaisir que j'eus de regret l'autre jour de vous laisser dans la peine et l'inquiétude. C'est notre élément; nous y mourrons.» Enfin il faut citer de lui ce mot d'une énergique concision: «A la fin de toutes les jouissances, est le rendez-vous de toutes les douleurs.»