Ces détails me paraissent justifier l'exactitude de ce portrait que Sainte-Beuve a tracé de Deleyre: «C'était une âme sensible, inquiète, dépaysée, déclassée, tirée du cloître où elle n'avait pu rester, et souffrant dans la société d'où il lui tardait toujours de s'enfuir; une de ces organisations ébranlées comme il ne s'en trouve pas sous cette forme au XVII siècle et comme il devait s'en rencontrer beaucoup au commencement du nôtre. C'était un athée vertueux, un M. de Wolmar, mais qui n'avait pas tout à fait la force de l'être, et qui se dévorait lui-même. Il unissait en lui bien des contrastes. De quatorze ans plus jeune que Jean-Jacques Rousseau, il le suivait d'assez près en tout; il n'était pas seulement le plus passionné de ses disciples, c'était en quelque sorte un Rousseau en second, un Rousseau affaibli, non affadi, nullement copiste, bien naturel, bien sincère, j'allais dire plus sincère quelquefois que l'autre.»
Après ce prosélyte peu connu, je dois parler d'un plus illustre disciple, qui lui-même est devenu un maître et qu'en le rapprochant de Jean-Jacques, on a spirituellement appelé l'Élisée de cet autre Élie.
Bernardin de Saint-Pierre manifesta dès l'enfance le goût de la rêverie. Il montra aussi dans diverses circonstances un vif penchant pour la solitude. Les mécomptes et les épreuves diverses de sa vie augmentèrent cette disposition mélancolique. On lui a même reproché une humeur inquiète et ombrageuse. Il est certain que, pendant quelque temps, il tomba dans une profonde misanthropie. Jouet de mille terreurs, de mille illusions des sens, il ne pouvait supporter la société des humains. «A la vue de quelques personnes de mon voisinage, a-t-il dit dans le préambule de l'Arcadie, je me sentais tout agité, je m'éloignais, je me disais souvent: je n'ai cherché qu'à bien mériter des hommes; pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue? En vain j'appelais la raison à mon secours; ma raison ne pouvait rien contre un mal qui lui ôtait ses propres forces.» Sans doute, cette crise ne fut pas de longue durée et dans les écrits de B. de Saint-Pierre, la mélancolie est réduite à des proportions bien modestes et bien inoffensives. Il en fait plutôt un plaisir qu'une peine; on le voit par les exemples qu'il en donne. «Il goûte du plaisir lorsqu'il pleut à verse, qu'il voit les vieux murs moussus tout dégouttants d'eau, et qu'il entend les murmures des vents qui se mêlent aux frémissements de la pluie.» Ces sensations qu'il aime à décrire, il les proclame «les affections de l'âme les plus voluptueuses.» Il traite aussi du «plaisir de la ruine, du plaisir des tombeaux, qui sont à ses yeux, surtout les tombeaux de nos parents, les plus intéressants de tous les monuments;» du plaisir de la solitude «qui flatte notre instinct animal en nous offrant des abris d'autant plus tranquilles que les agitations de notre vie ont été plus grandes, et étend notre instinct divin en nous donnant des perspectives où les beautés naturelles et morales se présentent avec tous les attraits du sentiment.» Toutefois B. de Saint-Pierre a connue une certaine tristesse maladive et par là, sans atteindre Rousseau, il se rapproche de lui.
Mais était-ce seulement dans le voisinage de Jean-Jacques que se manifestait la mélancolie? Non, elle s'étendait plus loin. Sans parler de la satire de l'optimisme contenue dans un roman de Voltaire, rappelons les aveux de désespoir secret que faisait une femme, entourée de toutes les ressources de la société et de tous les plaisirs de l'esprit: «Vous voulez que je vive quatre-vingt-dix ans, écrivait Mme du Deffand; quelle cruelle existence! ignorez-vous que je déteste la vie; que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console pas d'être née.» Et plus loin: «Si la raison arrêtait les mouvements de notre âme, ce serait vivre pour sentir le néant, et le néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas.» Ces sombres boutades échappées à l'humeur aigrie de Mme du Deffand, ne sont pas un phénomène isolé. On en rencontre de semblables dans la correspondance d'une autre femme, attachée d'abord à Mme du Deffand, puis séparée d'elle sans retour, d'une femme, chez laquelle le cœur était cependant bien ardent, mais qui, fatiguée par une vie de passions, exhalait, au milieu des effusions d'un amour agité, son invincible mélancolie. «Mon Dieu! écrivait Mlle Lespinasse au chevalier de Guibert, ne craignez pas d'être triste avec moi; c'est mon ton, c'est mon existence que la tristesse.—Mon âme est un désert, ma tête est vide comme une lanterne. Tout ce que je dis, tout ce que j'entends, m'est plus qu'indifférent, et je dirai aujourd'hui comme cet homme à qui on reprochait de ne pas se tuer, puisqu'il était si détaché de la vie: Je ne me tue pas, parce qu'il m'est égal de vivre ou de mourir. Cela n'est pourtant pas tout à fait vrai: car je souffre, et la mort serait un soulagement; mais je n'ai point d'activité.—J'ai retrouvé le calme, mais je ne m'y trompe point; c'est le calme de la mort.—Bonsoir, je me sens triste; la vie me fait mal.—J'en suis presque au dégoût de l'esprit.—Oh! comme tout le monde est malheureux!»
Ainsi, chez Mlle Lespinasse, comme chez Mme du Deffand, et du côté des encyclopédistes comme du côté de leurs adversaires, partout s'établit en France une rivalité de tristesse, ou, si l'on aime mieux, un étrange accord de plaintes contre les douleurs de la vie. Il en était de même à l'étranger.
IV
L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIe siècle.
Au XVIIIe siècle, les œuvres mélancoliques abondent dans la littérature anglaise. Un écrivain prend pour sujet les pensées les plus tristes qu'un homme frappé dans ses plus chères affections puisse agiter au milieu du silence des nuits. «O tristesse, s'écrie Young, c'est dans ton école que la sagesse instruit le mieux ses disciples!» Reconnaissons-le, au milieu des désordres d'une imagination sans frein, à travers des bizarreries, qu'explique d'ailleurs le génie national, l'auteur trouvait des mots profonds. Ainsi, frappé de l'inanité de l'être humain si vite détruit, il posait cette question: «Où est la poussière qui n'ait pas vécu?» Après lui, citons des génies moins sombres: C'est Thomson, qui célèbre la solitude. C'est Pope dont Lamartine n'a jamais oublié quelques strophes attristées. C'est aussi cet aimable Thomas Gray, qui selon l'expression de Chateaubriand, a trouvé sur sa lyre, surtout dans son élégie du cimetière de campagne, «une série d'accords et d'inspirations inconnues de l'antiquité, et à qui commence cette école de poètes mélancoliques qui s'est transformée de nos jours dans l'école des poètes désespérés.» C'est Béattie qui, d'après le mot du même écrivain «a parcouru la série entière des rêveries et des idées mélancoliques.» C'est enfin le triste et un peu sauvage Kirke-White, mort à vingt et un ans des fatigues d'un travail excessif.
En même temps, survenait en Angleterre un événement littéraire d'une haute importance. Soit que les poésies connues sous le nom d'Ossian fussent l'œuvre authentique d'un vieux barde, fidèlement transmises de génération en génération, dans les montagnes de l'Écosse; soit plutôt, comme il paraît certain aujourd'hui, qu'elles ne fussent que le résultat d'une supercherie savante, l'habile restauration de quelques débris antiques combinés avec une création récente, sans m'appesantir sur ce problème, je dois relever le caractère de la publication de Macpherson. On n'y trouve que chants de guerre, hymnes de mort, mélancolie rêveuse et vague religiosité. De la nature, on ne sent, on ne reproduit, que les spectacles les plus sévères. Au milieu de cette mise en scène un peu monotone, se meut un monde fantastique, où les ombres des héros qui ne sont plus se mêlent à la vague personnalité de leurs descendants. Ces objets, ces figures étranges, charmaient l'esprit des Anglais, et leur inspiraient une admiration dont on verra plus tard la contagion se propager parmi nous.
N'oublions pas enfin de rappeler que, dès cette époque, on rencontre en Angleterre, comme on l'avait vu chez les anciens, le suicide à l'état de mode. Cette mode funeste était-elle chez les Anglais, selon l'explication de Montesquieu, le résultat d'une maladie physique, ou, comme l'a pensé Gœthe, l'effet des passions politiques et de l'esprit de parti? N'y faut-il pas plutôt voir les suites d'un climat brumeux qui développe le spleen, affection qui semble si propre à l'Angleterre que le mot qui la définit est emprunté à sa langue. Ce qu'on ne peut nier, c'est l'ancienneté de la tradition du suicide en Angleterre.