L'Allemagne, ou, pour employer une expression plus étendue, les pays de langue allemande n'étaient pas alors moins malades que l'Angleterre. Il y régnait parmi la jeunesse une tendance marquée vers le désenchantement et le désespoir. «Éprise de poésie, tout occupée de chimères, elle se livrait, rapporte Gœthe, aux regrets causés par des passions malheureuses. Traîner son existence dans les langueurs d'une vie vulgaire, était sa seule perspective. Un orgueil chagrin saisissait donc avec empressement l'espoir de se délivrer à volonté de ce fardeau, dès qu'il deviendrait trop pesant. Les contrariétés, les ennuis que chaque jour amène, ne pouvaient que fortifier cette disposition. Elle était générale.» Elle se personnifiait d'une manière frappante, en un jeune homme, qui, sous un autre nom, devait passer à la postérité. C'était le fils d'un théologien nommé Jérusalem. Il était artiste, ami de la solitude; on avait parlé de sa passion pour la femme d'un ami. Ce malheureux se tua; nous y reviendrons tout à l'heure.
Les femmes n'avaient garde de résister à l'épidémie de sensibilité exaltée qui régnait alors. La lecture des romans avait au plus haut point excité chez elles la puissance de l'imagination et développé dans leur cœur des passions sans objet précis. Mlle Flachsland, la fiancée de Herder, en parlant d'une certaine demoiselle de Ziegler, lui rend ce témoignage que c'était une jeune fille «d'un sentiment extraordinaire.» Elle-même, Mlle Flachsland, devenue plus tard une femme très positive, donnait entièrement dans cette mode. Elle avait fait bâtir dans son jardin un tombeau qu'elle entourait de rosiers; elle élevait un agneau dont elle faisait le compagnon de sa table, et quand il mourut, elle donna sa place à un petit chien. Elle écrivait à son fiancé qu'un soir, au fond des bois, elle était tombée à genoux en regardant la lune, qui brillait à travers les arbres, et elle l'entretenait des vagues épanchements d'un besoin d'aimer qu'Herder aurait eu le droit de trouver un peu trop prodigue. L'intéressant commentateur de Gœthe, M. Mézières, qui rapporte ces faits curieux, fait aussi connaître que la mère de Maximiliana Brentano, la grand'mère de la célèbre Bettina, Mme de la Roche «vogua toute sa vie sur les eaux du sentiment. C'étaient chez elle des attendrissements continuels; on s'embrassait, on versait des pleurs.» Pleurs et attendrissements dont il aurait été difficile de dire la cause.
Fidèle à sa mission, la littérature reproduit bien cet état des esprits. Le baron de Creuz écrit un poème sur les tombeaux, où se montre toute la tristesse d'Young. Hœlty, dans des poésies fugitives, célèbre avec les charmes de la nature ceux de la mélancolie, et consacre aussi sa plume aux sépultures. Gerstemberg publie deux volumes, intitulés: l'Homme morose ou le mélancolique. Garve, donne un remarquable traité sur la société et la solitude. Le même sujet est abordé par un admirateur de Garve, par Zimmermann, dans un ouvrage qui n'est pas tout à fait oublié.
On rapporte que Zimmermann, né dans les États helvétiques, aimait, dès sa jeunesse, les bois et les montagnes au sein desquels il grandissait. Ce goût ainsi que l'étude des poètes, l'avaient porté à la mélancolie. Ses ennuis, au milieu de la société étroite et jalouse d'une petite ville, avaient accru ce penchant, que des chagrins domestiques et des douleurs physiques vinrent transformer en une noire misanthropie. Il mourut désespéré. Gœthe, qui l'a connu et qui ne le flatte pas, déclare qu'il était le jouet et finit par devenir la victime d'une sorte de sombre folie.
Les agitations de l'écrivain se traduisent dans son œuvre. Il prêche la solitude, d'abord celle qu'on peut se procurer même au milieu du monde en sachant se recueillir, puis aussi la retraite effective. Il vante la vie au sein de la nature et pense qu'on peut trouver le bonheur à se réjouir de ses harmonies. La solitude a selon lui cet avantage, qu'elle développe les forces de l'esprit, qu'elle crée des loisirs en retranchant les soins inutiles, enfin qu'elle apaise le cœur et élève les sentiments. D'un autre côté, il est le premier à en proclamer les dangers. Il en indique même plusieurs qui semblent en contradiction avec les bienfaits qu'il lui attribue ailleurs; et il avoue que l'isolement fomente les mauvaises passions, imprime à l'esprit des allures trop absolues, irrite les forces du cerveau, enfin éveille ou fortifie le goût de la mélancolie. Aux yeux de Zimmermann, ce dernier effet devrait être la condamnation de la solitude, car personne n'a tracé de la mélancolie un portrait plus sombre que celui qu'il en a laissé. Il va jusqu'à dire: «De tous les maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de la mélancolie!» Mais, malgré cette imprécation violente, Zimmermann ne sait pas rompre avec le mal qu'il déteste.
Peut-être cependant ses contradictions apparentes peuvent-elles trouver une explication. Peut-être sa véritable pensée se rencontrait-elle dans un terme moyen, entre les solutions extrêmes que son imagination parcourait tour à tour, et je crois qu'en effet le dernier mot de sa philosophie, le fruit suprême de sa cruelle expérience, a été de proclamer que pour vaincre la mélancolie il ne faut chercher ni les agitations du monde, ni la solitude absolue, mais l'emploi régulier des facultés, le travail habituel, ou, comme il le dit lui-même, «l'occupation dans le calme.» Nous verrons plus d'une fois, dans le cours de cette étude, des écrivains qui avaient longtemps cherché une autre solution au problème du bonheur, arriver à la même conclusion que Zimmermann.
A côté de la nature inquiète, malheureuse et, somme toute, médiocre, que je viens d'esquisser, l'Allemagne, la véritable Allemagne, du XVIIIe siècle, présente à notre étude un bien plus vaste et plus éclatant sujet, l'auteur de Werther.
Gœthe raconte dans ses mémoires qu'il eut l'amour précoce de la solitude, et qu'à un âge où ces choses sont inconnues, il se montra enclin aux pensées sérieuses et à la rêverie. Très jeune encore, il ressent les premières atteintes d'une manie hypocondriaque. Il ne peut supporter les regards des hommes et se plaît à se retirer dans les bois. Il aime surtout une vaste salle de verdure, formée par de vieux frênes, aux environs de Francfort. «Oh! s'écrie-t-il avec exaltation, que n'est-il enfoncé dans la profondeur d'un désert sauvage, ce superbe palais de verdure! que ne pouvons nous y dresser une tente, nous y sanctifier par la contemplation, y vivre séparés du monde!» Sa santé mal gouvernée s'altère; il subit une maladie grave. Quelques essais d'amour ne lui laissent que des regrets ou des remords. Il se lie, à Wetzlar, avec un jeune homme d'un caractère droit et positif, lequel était fiancé à une jeune personne du nom de Charlotte, restée après la mort de sa mère à la tête d'une nombreuse famille. Gœthe se prend à aimer cette jeune fille d'une amitié qui devient bientôt passion, et pour ne pas devenir témoin de son mariage, il quitte ses amis. Cette séparation accomplie, et rentré en possession de lui-même, il ressent le désir de peindre, «ce dégoût de la vie, qui n'est le résultat ni du besoin, ni de la misère, et dont la principale cause est l'instabilité en amour.»
Pendant cette époque de sa jeunesse, il songe au suicide. Il réfléchit sur tous les moyens de s'ôter la vie. Il repasse dans sa mémoire, riche en souvenirs classiques, tous les exemples de suicide que nous a laissés l'histoire, et celui qu'il admire le plus est le fait de l'Empereur Othon, qui, après avoir perdu une bataille, avait soupé gaiement avec ses amis, et le lendemain avait été trouvé percé d'un poignard qu'il s'était enfoncé dans le cœur. Mais ces méditations approfondies loin de pousser Gœthe au suicide, l'en détournent. La perfection de la mort d'Othon lui paraissant inimitable, il est conduit à penser que «quiconque n'est pas appelé à suivre son exemple, ne doit pas se permettre d'attenter à sa vie.» Gœthe possédait bien un poignard de prix, soigneusement affilé; tous les soirs «avant d'éteindre sa lumière,» il se demandait s'il allait s'en servir, mais il avoue que, «n'ayant jamais pu s'y résoudre, il finit par se moquer de sa folie.» Et il fit bien.
Il avait, d'ailleurs, à sa disposition un moyen plus doux de mettre fin à son désespoir. Depuis quelque temps, il était tourmenté du besoin de répandre au dehors ses chagrins, la plume à la main. Il se mit à écrire une œuvre poétique réunissant «tous les éléments de tristesse qu'il avait rencontrés dans la vie.» La fin déplorable du jeune Jérusalem, dont la situation lui rappelait, d'ailleurs, ses rapports personnels avec Charlotte, lui sembla s'adapter naturellement au roman qu'il méditait et en indiquer le dénoûment nécessaire. Au lieu de se détruire, il créa Werther (1774).