Qu'est-ce que Werther? un rêveur, un désœuvré, un esprit nourri d'illusions, plein d'aspirations vagues et de stériles regrets, incapable de vouloir avec force, laissant échapper le bonheur placé sous sa main, et courant après celui qu'il ne saurait atteindre. Il prend en pitié le monde réel, et se renferme dans celui de l'imagination. Il semble que son amour même pour Charlotte soit un amour de tête bien plutôt que de cœur, et qu'il y entre beaucoup du sentiment qui le porte à se heurter contre l'impossible. La tristesse est l'état habituel de son âme; mais cette tristesse, il la chérit, il l'alimente avec soin; il avoue qu'il «a toujours savouré jusqu'à la dernière goutte d'amertume que lui envoie le sort.» Aussi, ne fait-il nul effort pour s'arracher à ses maux imaginaires. Peintre, il ne demande aucune consolation à son art; diplomate, à la vérité malgré lui, il se rebute au premier incident qui blesse sa susceptibilité jalouse. Et cependant, ces souffrances dans lesquelles il se complaît, il les juge, un jour, intolérables; il forme, il mûrit le projet de s'en affranchir par la mort. Ce triste dessein arrêté, il en combine tranquillement l'exécution, et il l'accomplit froidement, sans souci de ses devoirs divers, et sans égard pour la douleur qu'il va causer à sa mère et à ses amis. Telle est la terminaison égoïste et funeste des «souffrances du jeune Werther.»

Werther provient donc de deux sources différentes. Gœthe en a tiré une partie de ses propres souvenirs. Tristesse vague, amour malheureux pour une jeune et grave Charlotte, velléités de suicide, ces sentiments avaient été les siens. Mais il les avait observés aussi chez le malheureux Jérusalem, et le suicide de cet infortuné fournissait à son roman un dénoûment pathétique. C'est aussi la personne extérieure de Jérusalem que Gœthe décrit dans Werther. On y retrouve jusqu'au costume de ce jeune homme, costume qui devait plus tard devenir célèbre, et qui d'après les mémoires de Gœthe était celui de la basse Allemagne, «frac bleu, gilet de peau jaune, et bottes à revers bruns.» La fiction n'était donc pas le seul, ni même le principal élément de cet écrit. Quoi qu'il en soit, le but qu'il s'était proposé en écrivant cet ouvrage, Gœthe l'atteignit. Il trouva dans cet enfantement un dérivatif à ses chagrins. A mesure que sa pensée prenait un corps, sa passion maladive s'évanouissait, et quand il eut achevé de décrire la folie de Werther, il était guéri de la sienne. Mais à quel prix?

Je ne parle pas ici du coup que vint porter à des cœurs qu'il eut dû ménager davantage, l'indiscrétion de ses allusions transparentes. Un dommage plus étendu, plus grave et plus durable, devait être la conséquence de son œuvre pour bien d'autres âmes. Combien de lecteurs, dès son apparition, accueillirent avec une ardeur inconsidérée les enseignements désolants de ce livre! Tandis que Gœthe y avait reconquis sa sérénité d'esprit un moment compromise, ses contemporains y puisaient le trouble et le désespoir. «J'avais réussi, dit-il, à transformer la réalité en fiction et je me trouvais soulagé; mes amis, au contraire, se persuadèrent que l'on pouvait changer la fiction en réalité, convertir le roman en action et se faire honneur du suicide. L'erreur de quelques personnes, s'étendit bientôt au public, et cet opuscule qui m'avait fait si grand bien fut décrié comme un événement dangereux.» Dangereux, il l'était en effet et l'expérience ne l'a que trop prouvé. A la suite de cet écrit, sévit une déplorable épidémie de suicide. Lenz en fut atteint l'un des premiers, Lenz, ce personnage que nous font connaître les mémoires de Gœthe, et qui poussa le fanatisme de l'imitation jusqu'à vouloir finir par la démence et le suicide. «On connaît, a-t-on dit, quelques-unes des victimes de Werther, on ne les connaît pas toutes.» Un jeune homme, fils de Mme de Hohenhausen, femme de lettres, se tire à Berne un coup de pistolet, après avoir lu Werther et souligné quelques passages du livre. Toutes les classes de la société payaient leur tribut à la funeste contagion. A Halle, un apprenti cordonnier qui se jeta par la fenêtre portait un Werther dans sa poche. «Mais de toutes ces morts volontaires, la plus lamentable fut celle de Mlle de Lasberg, jeune personne de Weymar, qui se croyant abandonnée par son amant, le suédois Wrangel, se précipita dans l'Ilm à l'extrémité du jardin de Gœthe, et dont le corps fut retiré de l'eau presque devant lui. On trouva sur elle un exemplaire de Werther.» Je doute, avec M. Mézières, que ces morts tragiques soient les seules qu'il faille inscrire au martyrologe ouvert par Werther. Tout au moins est-il certain que l'influence de cet écrit s'est fait longtemps et cruellement sentir.

Son auteur a-t-il une excuse? Quelle nécessité en dehors du besoin d'apaisement intérieur dont il a fait l'aveu, poussait Gœthe à choisir un pareil sujet? Aux alarmes légitimes que causait parmi ses amis l'annonce de cette publication, il répondait: «Au péril de ma vie, je ne voudrais pas révoquer Werther. Il faut que Werther existe, il le faut!» Pour ma part, je ne connais aucune nécessité qui autorise à jeter dans le public des germes de désordre moral. Le génie, et c'est lui sans doute dont Gœthe entendait revendiquer les droits, le génie, je le veux bien, a ses prérogatives, mais non pas celle de se jouer du repos et de la vie des hommes, et la mère qui lui reprochait la perte d'un fils, n'avait-elle pas raison de dire qu'il lui en serait demandé un compte sévère devant Dieu?

Il nous reste à parler en quelques mots d'un drame de Gœthe publié en 1790, mais composé un peu avant cette date, et qui appartient à la même inspiration que Werther, sa pièce de Torquato Tasso. Dans cette pièce, le Tasse est représenté sous des traits qui ont fait dire de cette œuvre à J.-J. Ampère que ce n'était que du Werther renforcé; et Gœthe lui-même trouvait cette définition d'une justesse frappante. Par cette création, comme par celle de Werther, Gœthe paraît avoir cherché à se délivrer de soucis qui pesaient alors sur son âme, et qui étaient nés, croit-on, de sa situation difficile d'artiste et de poète dans une société d'hommes de cour. Mais il convient d'ajouter que Torquato ne présente pas les dangers de Werther, que ce portrait défiguré ne pouvait exercer une sérieuse influence, et qu'enfin le poète Italien y est montré se réconciliant avec le monde qui l'avait abreuvé d'amertume. Il nous reste aussi à parler de Faust, puisque la première partie de ce poëme, la seule qui nous intéresse au point de vue où nous nous plaçons, ébauchée dès 1773, avait paru presque entière vers 1789.

Deux personnages y représentent la maladie contemporaine, bien que l'un de ces personnages soit l'esprit même du mal, ou Satan, c'est-à-dire un être qui est de tous les temps, et que l'autre soit le héros d'une légende qui remonte au XVIe siècle. Le premier répand sur toutes choses son dédain sarcastique et son ironie amère; il se plaît à flétrir toutes les illusions, à dessécher toutes les croyances, à tuer tous les bons sentiments, et comme le dit excellemment M. Caro, «il est la part du néant dans l'œuvre divine.» Le second est soumis à l'influence du premier, tout en en gémissant. Dans son activité toujours inassouvie, il poursuit un but qui le fuit sans cesse. «Je le sens, hélas! s'écrie-t-il, l'homme ne peut atteindre à rien de parfait. A côté de ces délices qui me rapprochent des dieux, il faut que je supporte le compagnon froid, indifférent et hautain, qui m'humilie à mes propres yeux, et d'un mot réduit au néant tous ces dons que j'ai reçus. Il allume dans mon sein un feu désordonné qui m'attire vers la beauté; je passe avec ivresse du désir au bonheur; mais, au sein du bonheur même, bientôt un vague ennui me fait regretter le désir.» Qui ne se souvient de ce beau monologue de Faust, quand assis, inquiet, à son pupitre, dans sa chambre gothique, après une nuit de veille méditative, il reconnaît l'inanité de ses efforts vers la vérité, et se compare au ver qui fouille la poussière, qui s'en nourrit, et que le pied du passant y écrase et y ensevelit. Alors il est tenté de demander la fin et l'oubli de ces douleurs à ce flacon dont la vue l'attire et le fascine; il l'invoque, il le porte à ses lèvres; mais le poison tombe de sa main; le son des cloches, la voix des pieuses femmes, le chœur lointain des anges ont rappelé Faust à des sentiments d'espoir, et il s'écrie: «La terre m'a reconquis.»

Gœthe a reconnu que, dans ces peintures, il s'était encore représenté lui-même; que l'ironie de Méphistophélès, aussi bien que l'agitation du docteur, étaient «des parties de son propre caractère.» Avouons à notre tour, que présentées sous cette forme poétique et légendaire, et adoucies par l'abandon de la tentative de suicide, les scènes de désespoir contenues dans cette œuvre ne pouvaient faire autant de mal que celles qui avaient été si fatales aux lecteurs trop consciencieux de Werther.

V
Ramond.—André Chénier.—Bonaparte.

Cependant en France l'esprit public continuait à suivre la direction que lui avaient imprimée Rousseau et ses disciples, et qu'avait confirmée l'influence étrangère.