Je ne parle que pour mémoire d'un livre intitulé: les «Soirées de Mélancolie», publié en 1777, par un anonyme qui, d'après Barbier, est un certain M. Loaisel de Tréogate. Cet écrit prétentieux ne contient rien qui justifie vraiment son titre. Mais il faut prêter plus d'attention à un autre livre de la même époque, que Charles Nodier a réimprimé avec éloges en 1829, et à l'auteur duquel Sainte-Beuve a consacré une étude approfondie et bienveillante.

Ramond, qui fut aussi connu sous le nom de Carbonnières, et qui plus tard devait être un homme d'état considéré et un publiciste estimable, a commencé par sacrifier au sentiment qui dominait de son temps. Diverses circonstances l'y avaient préparé. Il alliait à une grande vivacité, une sensibilité facile à émouvoir, et qu'il paraissait devoir à une mère d'origine allemande. Cette tendance avait pu s'accroître dans sa première jeunesse, car il avait vécu à Strasbourg près de ce groupe de jeunes gens enthousiastes et rêveurs dont parle Gœthe, et dont, encore jeune lui-même, il était alors le centre. Son instinct l'avait ensuite poussé vers les voyages. Il portait dans ses courses solitaires le chagrin d'un amour traversé par des épreuves. Tel était l'homme qui, à vingt-deux ans, publiait l'ouvrage anonyme, dont on lui attribue, sans conteste aujourd'hui, la paternité: Les Dernières Aventures du jeune d'Olban, fragment des Amours alsaciennes (Yverdun 1777).

Cet écrit est une sorte de drame en prose, divisé en trois journées avec des intermèdes poétiques d'un caractère mélancolique. Il est dédié à M. Lenz, cette victime de Werther, dont j'ai rappelé plus haut la fin tragique. On a retrouvé l'exemplaire manuscrit dans lequel l'auteur s'adresse à la mémoire de ce désespéré, avec une effusion de sympathique commisération: «Malheureux Lenz, innocente victime, tu n'a pas voulu poursuivre une carrière hérissée de tant de ronces, et dédaignant le repentir tardif des méchants qui t'avaient repoussé, tu t'es hâté de chercher l'asile où l'on se repose des fatigues de la vie. Cruel! en quittant le monde où tu nous laisses, tu ne nous a pas dit un dernier adieu!» Dédié aux mânes d'un suicidé, ce drame est sinon la glorification, au moins la défense du suicide.

La cause d'un dénouement aussi violent est un chagrin de cœur. D'ailleurs tous les personnages de cette pièce, ou peu s'en faut, sont malheureux en amour, et chacun d'eux a de fortes raisons de se plaindre de sa destinée à cet égard. Heureusement, de tous ces personnages également maltraités par la passion, d'Olban seul prend la chose d'une façon absolument tragique.

Dès le début, l'infortuné expose son mal: «Mon cœur est fermé, dit-il: la douleur y repose..... Si je suis étranger au monde, n'en accusez que ma sensibilité.» Il aime les promenades solitaires: «Du haut de mon rocher, isolé, plus près des cieux, je voyais avec mélancolie le silence et la nuit planer sur vos campagnes et m'offrir une faible image du sommeil éternel.» Quand il apprend qu'il n'y a plus d'espoir pour son amour: «Tout est fini, dit-il; je regarde autour de moi; le monde n'est qu'un désert. Mort! mort! je dois l'attendre, la chercher, cette mort si désirée, dans des antres ignorés, dans des lieux où l'œil des hommes ne me retrouvera plus.» Le projet de se donner la mort ainsi conçu dans son esprit, s'y fortifie vite, et, malgré les efforts de ses amis, il le met à exécution. On le voit errer «dans une sombre forêt de sapins, sans chapeau, les cheveux sur le visage, l'habit en désordre, deux pistolets à la ceinture.» Il s'assied au pied d'un arbre et se livre à un long monologue sur sa fin prochaine, puis «il cache sa tête dans ses mains et gémit sourdement.» La dernière scène nous le montre au château ruiné de Honak, à la pointe d'un rocher. «Il est appuyé sur un pan de mur, l'habit en lambeaux, sans chapeau, les cheveux sur la face, la voix altérée, mais l'air tranquille d'un homme résolu, qui, plein de son projet, chante au ciel un dernier hymne.» Il invoque le ciel dont il prétend bien avoir l'assentiment: «O Dieu qui guide mon bras, s'écrie-t-il, reçois-moi dans ton sein après vingt-deux ans d'exil.» A genoux, les mains étendues, il dit adieu à tout ce qu'il a aimé. «Adieu tout! s'écrie-t-il.» Le coup part, et le suicide est accompli.

Ainsi, ce jeune homme dépourvu d'énergie morale, a cru pouvoir attenter à ses jours; il n'a pas eu pitié des cœurs qu'il allait briser. Chose plus grave encore, il a joint le sophisme à la faiblesse en prétendant faire de Dieu même le complice de son œuvre, et l'auteur a le dernier tort de nous montrer plus tard la lâcheté de d'Olban excusée par deux pèlerins priant sur son tombeau.

Il faut le dire, du reste, ces excès étonnaient plus d'un lecteur sans le séduire. Dorat qui publiait cette œuvre presqu'entière dans le journal des Dames où elle devait faire une assez singulière figure, tout en y reconnaissant des beautés, la comparait au chaos des pièces anglaises. En tout cas, je ne sache pas que ses admirateurs eux-mêmes aient jamais été tentés de la mettre en pratique. Ramond se trouvait plus à l'unisson de l'esprit public, quand il s'en tenait à des élégies, où l'on a vu, comme un prélude de l'accent de Lamartine, et quand il disait:

Je suis seul, mécontent, au sein de la nature;

Quand tout chante l'amour, à mes sens moins émus

Tout est muet, et l'onde et l'ombre et la verdure;