Avec le monde, hélas! mon cœur ne s'entend plus.
Il est inutile de faire ressortir à quel degré «le jeune d'Olban» était parent «du jeune Werther,» plus âgé que lui de trois ans seulement; mais cette parenté ne pouvait guère flatter ce dernier. D'autres imitations moins heureuses encore ont suivi cet essai de traduction française du type germanique. «Il est certain, dit Ch. Nodier, dans la préface de sa réédition de d'Olban, que la plupart de ces pastiches oubliés aujourd'hui décèlent la précipitation et la maladresse d'une main inhabile, et qu'ils sont plus ou moins empreints ou de cette exagération épileptique ou de cette sentimentalité niaise, qui trahissent dès le premier abord, un contrefacteur sans inspiration et sans goût.» On peut citer, dans cette veine plus abondante que précieuse, le Nouveau Werther, imité de l'allemand par le soi-disant marquis de Langle (1786) et le Saint-Elme de Gorgy (1790). Nodier qualifie ce dernier écrit de pâle et insignifiant, et quant au premier, il le définit un Werther «enthousiaste de tête qui aurait brûlé le papier, si on le brûlait avec des mots, mais dont l'âme apparaît, froide et inanimée, à travers l'expression factice de ses phrases retentissantes, comme l'échafaudage de l'artificier derrière ses fusées éteintes.» Enfin, il fait une allusion collective à «dix autres ouvrages du même temps qu'il serait inutile de nommer à qui ne les connaît pas.» Cet avis me paraît bon. Il y aurait un mince profit à descendre plus avant dans l'analyse d'ouvrages de seconde main et de dernier ordre; mais il était nécessaire de faire entrevoir combien la littérature en France s'était efforcée de s'approprier le succès de Werther et de s'assimiler cette œuvre, peu en rapport avec notre génie national. C'était un des symptômes les plus incontestables de l'état moral du temps.
Au point de vue littéraire, on prend plus d'intérêt à consulter sur cet état certaines œuvres de Mme de Charrière; je la nomme ici, quoi qu'elle soit née en Hollande et qu'elle ait vécu en Suisse, parce qu'elle s'est naturalisée française en écrivant dans notre langue, et je ferai de même dans la suite pour les cas analogues. On trouve dans Caliste, ou lettres écrites de Lauzanne (1786), un certain précepteur anglais, d'un sérieux prématuré et d'une tristesse mystérieuse, qui gémit sur un malheur qu'il n'a pas eu le courage de prévenir. Ce même roman, dans son ensemble, a paru porter la trace des souffrances intimes et des découragements de l'auteur. Le même sentiment apparaît aussi dans un autre de ses écrits, des Lettres de Mistriss Henley, qui forment le complément du Mari sentimental de M. de Constant, un oncle de Benjamin; lettres où l'on voit «une femme qui se meurt, dit Mme de Staël, du dégoût de vivre.» Mais je n'insisterai pas davantage sur cet écrivain, et, de l'époque antérieure à 1789, je ne veux plus rapporter que quelques traits.
Le premier concerne André Chénier. Ce poète attique, ce courageux citoyen, à qui la Terreur ne devait pardonner ni son talent, ni sa générosité, à une époque où tout lui souriait encore, a eu, lui aussi, son accès de mélancolie. Comme d'autres, il s'est mis à récriminer contre la société, à vanter la nature. Il était attaché à l'ambassade de Londres lorsqu'il écrivit les lignes suivantes: «London, covent garden, hood's Tavern. Vendredi 3 avril 1780, à sept heures du soir. Comme je m'ennuie fort ici, après y avoir assez mal dîné, je vais tâcher de laisser fuir une heure et demie sans m'en apercevoir, en barbouillant un papier que j'ai demandé... Ceux qui ne sont pas heureux aiment et cherchent la solitude. On s'accoutume à tout, même à souffrir; mais cette funeste habitude vient d'une cause bien sinistre: elle vient de ce que la souffrance a fatigué la tête et flétri l'âme. Cette habitude n'est qu'un total affaiblissement: l'esprit n'a plus assez de force pour peser chaque chose et l'examiner sous son point de vue, pour en appeler à la sainte nature primitive, et attaquer de front les dures et injustes institutions humaines... Voilà ce que c'est que s'accoutumer à tout, même à souffrir. Dieu préserve mes amis de cette triste habitude!... Je suis livré à moi-même, soumis à ma pesante fortune et je n'ai personne sur qui m'appuyer: Que l'indépendance est bonne!» Ici se placent des réflexions sur l'humiliation, les dédains que les hauts rangs de la société infligent aux conditions plus modestes, et qui se terminent par ces mots: «Allons! voilà une heure et demie de tuée: je m'en vais: je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi.» Ces lignes déclamatoires ne sont-elles pas ce qu'on a appelé de nos jours un signe du temps et ne peut-on pas dire qu'en déversant ce flot d'humeur noire Chénier n'était plus lui-même, et que Jean-Jacques Rousseau et Gœthe parlaient par sa bouche? Un exemple analogue presque de la même date est plus saillant encore. Il est emprunté à la jeunesse de Napoléon Ier.
On sait qu'il avait voué de bonne heure à Ossian un culte auquel il est toujours resté fidèle. On sait de plus, par de récents et attrayants mémoires, que, jeune, il s'adonnait à la solitude et à la rêverie. «Je vivais à l'écart de mes camarades, disait-il, dans ses conversations avec Mme de Rémusat. Lorsque j'entrai au service, je m'ennuyais dans mes garnisons; je me mis à lire des romans, et cette lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en écrire quelques-uns. Cette occupation mit du vague dans mon imagination; elle se mêla aux connaissances positives que j'avais acquises et souvent je m'amusais à rêver pour mesurer ensuite mes rêveries au compas de mon raisonnement... J'ai toujours aimé l'analyse, et si je devenais sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce.» N'est-ce pas là précisément le procédé de l'école mélancolique? Mais le jeune Bonaparte s'y rattachait encore par un côté plus fâcheux. Avant d'avoir sérieusement commencé l'épreuve de la vie, il en était fatigué, et ne voyant aucun intérêt digne de l'y rattacher, il songeait, comme il y songea, dit-on, plus tard, dans le désastre de sa fortune, à mettre un terme à ses jours. Une note écrite par lui, le 3 mai de l'année 1788, retrouvée dans les papiers du cardinal Fesch, et publiée en 1812, contient ce passage: «Un jour au milieu des hommes, je rentre pour rêver en moi-même, et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui? Du côté de la mort. Dans l'aurore de mes jours, je puis encore espérer de vivre longtemps et quelle fureur me porte à vouloir ma destruction? Sans doute que faire dans ce monde? Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer? Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains et j'attendrais patiemment que la nature eut achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des malheurs; que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère?» Je laisse à d'autres le soin de calculer les conséquences qu'aurait eues pour l'histoire du monde l'exécution du projet dont on vient de voir les traces. Je n'y veux voir que la preuve de l'influence du temps où il se produisait. Combien cette influence devait-être profonde pour étouffer, dans un tel homme, la conscience de sa force, sinon celle de sa valeur, en même temps que le pressentiment de ses destinées!
J'en aurai fini avec cette époque quand j'aurai rappelé qu'à ce moment en France, comme en Angleterre, et plus encore que dans ce pays, le suicide exerçait ses ravages. Mercier, dans son tableau de Paris (1781-1790), signalait ce fléau. Il n'a point établi s'il tenait aux sentiments dont j'ai parcouru l'histoire, mais par elle-même, l'extension du suicide indique assez un état général de souffrance et de désespoir.
Il est temps de résumer les faits dont j'ai présenté le tableau. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, presque toute l'Europe, donnent vers la fin du XVIIIe siècle un étrange spectacle. De tous côtés, se manifestent un malaise profond, un trouble douloureux. On entend s'élever partout un murmure attristé. Une philosophie vague, des aspirations indécises et inconsistantes, un besoin de nouveauté et de paradoxe, travaillent les intelligences et les cœurs. Il semble que la société sentant approcher une crise décisive s'agite comme un malade, et demande à tous les expédients un salut qu'elle n'espère même pas.
Ce mouvement s'accélère encore en se communiquant. Il s'établit entre les différents peuples des courants d'influence qui activent la tendance naturelle de chacun d'eux. C'est ainsi que Zimmermann faisait des emprunts à Jean-Jacques Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre; que Gœthe, partageant le goût de la jeunesse de son temps, se passionnait pour le grand poète anglais dont il analysait, dans Wilhelm Meister, la belle création d'Hamlet; c'est ainsi que Gœthe encore ne trouvait rien de mieux pour inspirer à son Werther des idées de mort, que de lui faire relire avec son amie quelques-unes des plus sombres pages d'Ossian. Enfin, c'est ainsi qu'à son tour, Werther venait troubler les imaginations françaises, et revivait, par exemple, dans le jeune d'Olban. Toutes ces causes réunies préparaient la venue de cette «maladie du siècle» dont nous devons suivre maintenant le développement.