I
Les Poètes.
MICHAUD.—FONTANES.—LEGOUVÉ.—MILLEVOYE. BAOUR-LORMIAN.
De toutes les formes que la pensée peut revêtir, aucune plus que la poésie ne paraît propre à l'expression de la mélancolie. Il n'en est pas qui semble mieux faite pour traduire dans leurs détours ou dans leurs élans de capricieuses rêveries ou de vagues aspirations. Cependant, par une anomalie assez bizarre, la poésie de la Révolution et de l'Empire est restée, dans cet ordre d'idées, fort au-dessous de la prose. Tandis que celle-ci a mis au service du mal que j'étudie une langue nouvelle, la poésie se cantonnant dans des souvenirs classiques, ne lui a prêté qu'un concours très effacé. Toutefois elle lui a fait une place que, si petite qu'elle soit, il faut considérer.
On doit mentionner d'abord un petit poème composé par Michaud pendant la terreur, à la suite d'une promenade solitaire, comme il en faisait alors, réduit qu'il était à se cacher pour se soustraire aux recherches des ennemis que lui valait son courageux journal. Cet ouvrage a pour titre Ermenonville, ou le tombeau de Jean-Jacques. Michaud, après avoir écrit dans sa préface qu'à Ermenonville «une douce mélancolie, un enthousiasme divin dégagent l'âme des liens qui l'attachent à la terre,» célèbre les vertus de Jean-Jacques et termine ainsi:
Partout sur son trépas on versera des larmes,
Partout de ses écrits on sentira les charmes,
Partout on bénira les vertus de Rousseau,
Et l'univers sera son temple et son tombeau.
On doit citer aussi «Le cri de mon âme» par Fontanes, morceau sentimental, dont l'auteur plus tard rougissait un peu; et surtout «Le jour des morts dans une campagne» (1790), où respire un attendrissement plein de charmes, et qui rappelle la célèbre élégie de Gray. L'auteur avait été préparé à écrire dans ce genre par les difficultés et les chagrins d'une vie dont les débuts n'annonçaient guère la haute fortune qui la devait couronner. Il avait presque connu l'indigence, et, naturellement porté à la mélancolie, ses pensées avaient reçu une teinte plus sombre encore de la perte d'un frère prématurément enlevé à son affection.