Ose l'étendre à peine au-delà d'une année.

Il va plus loin, il se suppose mourant, il nous fait assister à son agonie; bientôt, dit-il, je vais «avec la lyre des séraphins, guider des cieux suspendus à ma voix.» Enfin, dans l'Hymne à la mort, il se représente comme ayant franchi le seuil de l'éternité et s'adresse à sa dépouille mortelle dont il ne sent déjà plus le poids.

N'allons pas croire cependant que le poète soit un désespéré. Quelque triste qu'il se montre, il rencontre de douces consolations. Il a de mystérieuses sympathies, il a même de profonds amours. Lui qui fait profession de mépriser hautement la gloire, les honneurs, les richesses, lui qui dédaigne tous les prix de la vie, il est une passion qu'il excepte de son indifférence superbe, l'amour; il le proclame dans les moments les plus solennels. Son seul grief contre ce sentiment c'est qu'il n'est point éternel, et que «ce n'est qu'un songe que le bonheur qui doit finir.» Ce n'est pas tout, au-dessus des amours terrestres le poète sent en lui un autre amour plus pur, plus vaste, l'amour de Dieu lui-même. S'il connaît le doute, il n'en fait pas l'état habituel de son âme; à côté du désespoir de l'homme qui cherche à deviner l'énigme du monde et dont la raison se trouble devant l'existence du mal, il place le secours de la foi. Il se fait même auprès d'un grand esprit sceptique l'apôtre de la croyance; il gourmande l'incrédulité de Byron. Déjà très prononcée dans les Méditations, cette disposition s'accuse plus nettement encore, leur titre même l'indique, dans les Harmonies poétiques et religieuses. Là, ce ne sont plus seulement des désirs qui s'élèvent vers le ciel, c'est un culte accompagné d'extases et d'une sorte de mysticisme. L'auteur déclare lui-même qu'il a voulu répondre aux besoins religieux de certaines âmes. Et quand, dans son dernier chant du Pèlerinage de Childe Harold (1825), Lamartine reproduit par instants le scepticisme de Byron, il a soin de faire remarquer que, tout en se conformant aux opinions trop connues de son héros, il n'a point voulu blesser des convictions pieuses «qui sont les siennes.» Aussi, en le recevant au sein de l'académie française, M. Cuvier put-il dire au poète que, tandis qu'on avait vu dans Byron «l'Ange du Désespoir» le monde avait salué en lui «le Chantre de l'Espérance.»

Mais si Lamartine n'est tombé dans aucun des excès de l'école du désespoir, il a cependant consacré souvent sa poésie à des sentiments vagues, des aspirations mal définies, à je ne sais quel instinct de rêverie sans objet et de tristesse sans cause, et c'est par là surtout qu'il s'emparait de l'âme des lecteurs qui voyaient, avec reconnaissance, leurs pensées les plus secrètes prendre dans ses vers une forme palpable d'une incomparable beauté. Passionné et religieux, mais aussi parfois mélancolique, tel était le poète. Qu'était l'homme?

Pour l'étudier, les documents abondent, et ils émanent de M. de Lamartine lui-même. Dans ce siècle où le goût des révélations personnelles a pris tant de développements, il est un de ceux qui ont le plus donné l'exemple de cette faiblesse. Il est donc aisé, grâce à lui, de répondre à la question que je viens de poser. Au surplus, est-il besoin de le dire? je ne règlerai pas aveuglément mes appréciations sur les siennes et je m'efforcerai de le juger avec impartialité.

Arrivé au monde le 21 octobre 1792 (ce chiffre a son importance), Alphonse de Lamartine appartenait à une famille ancienne. Sous la Terreur, son père fut conduit avec tous les siens en prison. De la fenêtre d'une chambre qui faisait face au cachot, sa mère qui l'allaitait le montrait de loin au prisonnier et déjà il jouait un rôle, à son insu, dans ce lugubre drame.

Son enfance s'écoula dans une demeure modeste, retraite de sa famille, à laquelle la fin de la Terreur avait rendu son chef si menacé. Dans cette terre de Milly, qu'il a plus d'une fois célébrée avec une émotion vraie, il jouissait avec bonheur de l'air pur de la liberté. Il aimait à faire au loin des excursions dans les montagnes. Il y avait surtout dans les environs une grotte qui l'attirait. L'eau y coulait avec un tintement sonore. «L'eau, dit-il, est l'élément triste. Super flumina Babylonis sedimus et flevimus. Pourquoi? C'est que l'eau pleure avec tout le monde. Tous, enfants que nous sommes, nous ne pouvons nous empêcher d'en être émus.» Il portait dans les distractions de son âge une gravité précoce. S'il s'adonnait à l'exercice du patinage, il y cherchait un sentiment de «délire mélancolique.» Il fallut cependant un jour s'arracher à cette douce indépendance, à cette chère solitude, et s'en aller faire l'apprentissage de la discipline dans une maison d'éducation de Lyon. Mais il paraît que cet essai fut au-dessus de ses forces. Il conçut pour cette prison une telle horreur, que les idées de suicide dont il n'avait jamais entendu parler, vinrent l'assaillir et qu'il passa des jours et des nuits à chercher par quels moyens il pourrait se soustraire à une vie qu'il ne pouvait plus supporter. Grâce à Dieu, comme naguère Chateaubriand, il n'accomplit pas ce projet sinistre et eut recours à une solution moins violente; il s'évada. Bientôt retrouvé, il fut placé cette fois dans une maison religieuse, au collège de Belley (1803).

A Belley, le jeune Lamartine nouait avec quelques-uns de ses condisciples, sérieux comme lui, des amitiés que le temps ne devait pas relâcher; ce fut aussi l'époque où il éprouva le plus vivement les élans et les tendresses du sentiment religieux. Mais, en 1807, il quittait son collège bien aimé, pour une vie encore plus douce, la vie de famille à la campagne. Là, il reprend avec bonheur ses habitudes de liberté, de rêverie et de contemplation. Ses lectures sont en rapport avec ces habitudes et les fortifient. Dans la bibliothèque paternelle, il trouve un nombre restreint de volumes parmi lesquels figurent les romans de Mme de Flahaut, de Mme de Staël, les écrits de Jean-Jacques Rousseau et Paul et Virginie, œuvres brûlantes qu'il dévore et qui attisent en lui le foyer d'une sensibilité prête à éclater. Pope le frappe aussi fortement. Il avait lu dans ce poète trois strophes mélancoliques qui laissèrent dans son imagination et dans son cœur des traces si durables que plus tard il en tira le sujet du Poète mourant, qui fait partie du second volume des Méditations. Mais le livre auquel il donne la part la plus importante dans la formation de son génie, c'est le Recueil des poésies ossianiques. C'était le moment de leur plus grande faveur, et par un rare privilège elles avaient conquis à la fois l'admiration discrète des cœurs solitaires et le culte officiel qu'à l'exemple du maître leur rendait le monde de la cour et de l'armée. Le jeune Lamartine ne résista pas à cet ascendant. «Je m'abîmai, dit-il, dans cet océan d'ombres, de sang, de larmes, de frimas et d'images dont l'immensité, le demi-jour et la tristesse correspondaient si bien à la mélancolie grandiose d'une âme de seize ans, qui ouvre ses premiers rayons sur l'infini.» Dans son enthousiasme pour les héros de cette sombre poésie, il croyait vivre de leur vie même. Le caractère du pays qu'il habitait se prêtait à cette illusion. Il voulut un jour pousser l'assimilation jusqu'à son dernier terme, et essayer un amour ossianique. Mais le bruit de cette aventure étant arrivé aux oreilles de sa famille, on crut devoir éloigner Lamartine. Il inaugura dès lors une vie moins intérieure et moins sédentaire, et se rendit en Italie où l'attendait l'épisode de Graziella.

A son retour d'Italie, on voit Lamartine, tantôt continuer à se nourrir de poésie et de rêves, tantôt se jeter avec ardeur dans la vie réelle, entrant à la chute de l'Empire dans la vie militaire, en sortant pendant les Cent-Jours, puis y rentrant encore avec la seconde Restauration, et s'affranchir enfin pour toujours des liens du service par une retraite volontaire. Divers aveux nous font connaître quel était en ces temps son état moral.

Il écrivait un jour sur les pages d'un Tacite les lignes suivantes, qu'il retrouva longtemps après et qu'il a conservées: «J'entre aujourd'hui dans ma vingt et unième année, et je suis fatigué comme si j'en avais vécu cent. Je ne croyais pas que ce fût une chose si difficile que de vivre. Voyons, pourquoi est-ce si difficile? un morceau de pain, une goutte d'eau y suffisent. Mes organes sont sains, j'ai un ciel éblouissant sur la tête, et cependant je n'ai plus aucune passion ici-bas; mais le cœur n'est jamais si lourd que quand il est vide. Pourquoi? c'est qu'il se remplit d'ennui. Oh! oui j'ai une passion, la plus terrible, la plus pesante, la plus rongeuse de toutes, l'ennui.» Dans cette prostration de son âme se dresse devant lui le souvenir de Graziella, et pressé d'échapper à «ce désert de l'indifférence, à cette sécheresse de la vie, il aurait voulu mourir tout de suite pour retrouver son ombre.» Sauf ce regret, et peut-être ce remords, qui se mêle à son ennui, la note écrite par Lamartine ne rappelle-t-elle pas celles que traçaient dans des moments de découragement André Chénier, et celui qui devait être Napoléon Ier? et ce rapprochement ne prouve-t-il pas que, malgré certaines différences inhérentes à la diversité des situations et des personnes, l'esprit humain présente à certaines époques des aspects uniformes, et que les mêmes pensées s'y revêtent du même langage?