Dans une autre circonstance et à propos d'un séjour qu'il avait fait en Suisse pour éviter de servir l'Empire après le retour de l'île d'Elbe, il parle de la joie qu'il a goûtée dans la solitude «ce linceul volontaire de l'homme où il s'enveloppe pour mourir voluptueusement à la terre.» Ailleurs encore revenant sur ses souvenirs de Milly il dit: «La compression de ma vie morale dans cette aridité et cet isolement, l'intensité de ma pensée creusant sans cesse en moi le vide de mon existence, les palpitations de mon cœur brûlant sans aliment réel et se révoltant contre les dures privations d'air, de lumière et d'amour dont j'étais altéré, finirent par me mutiler, par me consumer jusque dans mon corps, et par me donner des langueurs, des spasmes, des abattements, des dégoûts de vivre, des envies de mourir, que je pris pour des maladies du corps et qui n'étaient que la maladie de mon âme.»
Le livre de Raphaël nous présente avec plus de développements encore l'analyse de cette maladie. Raphaël est dévoré par l'ennui, et cependant il ne veut rien tenter pour sortir de son inaction, parce que rien ne lui paraît valoir son ambition. Il se drape dans sa tristesse et dit adieu aux affections humaines, comme s'il avait perdu sans retour la faculté d'aimer. Il accuse les hommes d'injustice, d'aveuglement, il se dit méconnu, mais au lieu de donner la preuve de sa force, il s'enferme dans un paresseux isolement; il analyse «les mélancolies dont il est dévoré, son désir de mourir, son désenchantement de tout, enfin la langueur physique, résultat de la lassitude de l'âme et qui sous des cheveux et sous des traits de vingt-quatre ans cachait la précoce sénilité et le détachement de la terre d'un homme mûr et fatigué de jours.» Or, Raphaël, on le sait, c'est Lamartine presque en tout; et personne n'a été dupe de l'artifice par lequel l'auteur feint d'avoir reçu des mains d'un ami mourant le manuscrit des «Pages de la vingtième année.»
Cette amertume de cœur, ce précoce désenchantement quelles en étaient les causes? Les unes étaient anciennes, les autres récentes. Et d'abord il était né dans les plus mauvais jours de la Révolution, au milieu du deuil de sa famille. «On s'étonne, a-t-il dit, que les hommes dont la vie date de ces jours sinistres aient apporté en naissant, un goût de tristesse et une empreinte de mélancolie dans le génie français. Virgile, Cicéron, Tibulle (?) Horace lui-même (?) qui imprimèrent ce caractère au génie Romain, n'étaient-ils pas nés comme nous, pendant les grandes guerres de Marius, de Sylla, de César? Que l'on songe aux impressions de terreur ou de pitié qui agitèrent les flancs des femmes romaines pendant qu'elles portaient ces hommes dans leur sein! Que l'on songe au lait aigri de larmes, que je reçus moi-même de ma mère, pendant que ma famille entière était dans une captivité qui ne s'ouvrait que par la mort; pendant que l'époux qu'elle adorait était sur les degrés de l'échafaud, et que captive elle-même dans sa maison déserte, des soldats féroces épiaient ses regards pour lui faire un crime de sa tendresse et pour insulter à sa douleur!»
De plus, l'enfance de Lamartine s'était écoulée solitaire, et son adolescence s'était alimentée de la lecture de grands auteurs mélancoliques français ou étrangers.
Ajoutez à cela que, pendant plusieurs années, à l'âge où se produisent d'ordinaire chez les jeunes gens les efforts sérieux, et où se décide l'avenir, il n'avait, sauf quelques courts essais de carrière militaire, tenté aucune entreprise utile, ni fait aucun acte de volonté; et ce n'est pas impunément qu'un jeune homme s'abandonne à la vie contemplative, fût-elle bercée par les plus poétiques rêveries. Enfin il avait traversé une période de dissipation dont il était sorti, dit-il, «le cœur plein de cendres.» Toutefois, cette période avait été courte et bientôt il était remonté vers les hautes cîmes de l'idéal et de l'amour. Ce fut précisément à l'incident qui fait le sujet du livre de Raphaël qu'il dût son salut. Ce fut la Julie de ce livre, la même qu'il a célébrée, et, je pourrais dire, immortalisée dans les Méditations sous le nom d'Elvire, qui lui apprit qu'il avait encore le cœur capable d'une grande passion.
Pour le dire en passant, Julie, de son côté, était malade d'esprit aussi bien que de corps; quelque chose du souffle aride du siècle avait passé sur elle et y avait fait mourir la foi. Elle approchait de sa mort prématurée sans espoir d'un autre avenir, et même une fois avec Raphaël elle avait eu la tentation de devancer le terme de ses jours, et le livre nous raconte cet essai de suicide à deux. Mais elle aussi trouve sa régénération dans l'amour et revient à la foi par la passion. Quant à lui, je le répète, cet amour marque la fin du mal dont il souffrait, en même temps que la fin de sa jeunesse.
Avec la maturité (1820), sa vie se transforme. Jusque-là désœuvrée et solitaire, elle devient active et mêlée au mouvement des affaires publiques. Le bonheur du foyer, la gloire, tout lui sourit. Au milieu de tous ces dons inattendus peut-il rester place à la tristesse? Elle se montre encore chez lui, mais il semble que déjà ce soit plus par imitation que par une inspiration naturelle, ou qu'elle découle de la plénitude même de son bonheur et du sentiment de sa brièveté.
Et maintenant si, dépassant l'époque de la publication des Méditations et des Harmonies, nous suivons leur auteur au delà de la Restauration, il nous apparaît chaque jour moins adonné à la rêverie et, bien qu'on ait pu lui reprocher d'avoir introduit la poésie partout et même dans la politique, profondément mêlé aux grands événements de notre histoire. Plus tard encore, quand il quitte la vie publique, il puise dans de cruelles nécessités d'existence un nouveau principe d'activité. Pendant toute cette phase de son déclin, sa mélancolie s'évanouit; lui qui, à vingt ans, se croyait arrivé au bout de sa carrière et pleurait sur sa mort prochaine, à soixante ans ne croyait plus avoir parcouru que la moitié de son existence et il le disait ingénument. De ces deux illusions, la seconde était la plus noble puisqu'elle soutenait son courage et secondait son énergie. Mais revenons au poète d'avant 1830. Si le mal du siècle ne l'a pas envahi tout entier, il s'en faut qu'il l'ait tout entier épargné. De là ce mélange de tristesse et d'enthousiasme, de découragement et de consolations, dont les Méditations et les Harmonies ont livré au monde séduit les merveilleux échos. Si dans cette œuvre inattendue tout n'est pas également fortifiant, cependant, en se rappelant tant de beaux vers dans lesquels Lamartine a consacré des pensées élevées ou des sentiments généreux, on est porté envers lui à l'indulgence et tenté de lui appliquer ce qu'il a écrit à propos des «fléaux de Dieu,» en disant:
Qui sait si le génie
N'est pas une de ses vertus?