III
Sainte-Beuve.

Ce sont encore des poésies que nous allons étudier, mais des poésies qui ne peuvent soutenir aucune comparaison avec celles de Lamartine, et qui viennent, d'ailleurs, d'un écrivain beaucoup moins connu comme poète que comme prosateur, de M. Sainte-Beuve. Le grand critique dont j'ai eu, dont j'aurai encore l'occasion de citer tant de mots justes, de fines appréciations sur des hommes ou sur des œuvres compris dans cette étude, l'écrivain habile qui a si bien pénétré chez autrui les replis cachés de la maladie du siècle, en a été atteint, lui aussi, et peut-être n'en parle-t-il avec tant de sagacité que pour l'avoir personnellement éprouvée. Il s'en est guéri, sans doute, et la mobilité inhérente à son caractère ne lui permettait pas de rester longtemps sous la même influence, mais il avait commencé par la subir. C'est pendant la Restauration, dans le volume intitulé: Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (1829), et dans les poésies qui ont pour titre les Consolations (1830) qu'il a donné le plus de signes de cette affection.

L'ouvrage consacré à Joseph Delorme débute par une vie du prétendu auteur. Ce récit, prend Joseph Delorme depuis sa naissance, qui eut lieu «vers le commencement du siècle, dans un bourg voisin d'Amiens,» jusqu'à sa mort qui survint à Meudon et qui fut causée par une phthisie pulmonaire compliquée «à ce qu'on croit» d'une affection du cœur. «Élevé au bruit des miracles de l'Empire, amoureux des splendeurs militaires, combien de longues heures il passait à l'écart, loin des jeux de son âge, le long d'un petit sentier, dans des monologues imaginaires!» A quatorze ans, il vient à Paris pour y achever ses études. Là, le goût de la science l'emporte en lui sur le goût de la poésie. «Que faire d'une lyre en ces jours d'orage? La lyre fût brisée.» La philosophie le séduit aussi. «Abjurant les simples croyances de son éducation chrétienne, il s'était épris de l'impiété audacieuse du dernier siècle.» C'est alors qu'il devient médecin. Pour se livrer plus librement à son art, et pour ne pas «s'emprisonner dans des affections trop étroites,» il rompt avec une jeune personne à laquelle il pouvait espérer s'unir. «Ce qu'il souffrit pendant deux ou trois années d'épreuves continuelles et de luttes journalières avec lui-même» nous est en partie révélé par le journal qu'il rédigeait habituellement. On y apprend que «sa santé s'était assez profondément altérée et que ses facultés sans expression avaient engendré à la longue un malaise inexprimable.» Il se promenait quelquefois «à la nuit tombante sur un boulevard extérieur près duquel il demeurait.» Les protections qu'on lui offre, il les repousse comme des entreprises sur son indépendance, comme des tentatives d'exploitation. Il écrit alors les lignes suivantes: «Ce vendredi, 14 mars 1820. Dix heures et demie du matin. Si l'on vous disait: il est un jeune homme, heureusement doué par la nature et formé par l'éducation; il a ce qu'on appelle du talent, etc., etc. Et si l'on ajoutait: ce jeune homme est le plus malheureux des êtres! Depuis bien des jours, il se demande s'il est une seule minute où l'un de ses goûts ait été satisfait, et il ne la trouve pas, etc., etc. Oh! qui ne le plaindrait cet homme de vingt ans, etc., etc. Mais moi qui écris ceci, je me sens défaillir; mes yeux se voilent de larmes, et l'excès de mon malheur m'ôte la force nécessaire pour achever de le décrire... Miserere!» Enfin il reconquiert sa liberté, mais «incapable de rien poursuivre, renonçant à tout but, s'enveloppant de la pauvreté comme d'un manteau, il ne pense qu'à vivre chaque jour en condamné de la veille qui doit mourir le lendemain, et à se bercer de chants monotones pour endormir la mort.» Il ne sort plus de chez lui qu'à la nuit close. Là commence «son lent et profond suicide. Rien que des défaillances et des frénésies d'où s'échappaient de temps à autre des cris et des soupirs.» Il ne lit plus que «les romans de la famille de Werther et de Delphine: le peintre de Saltzbourg, Adolphe, René, Édouard, Adèle, Thérèse Aubert et Valérie; Senancour, Lamartine et Ballanche; Ossian, Cooper et Kirke White. Son âme n'offre plus désormais qu'un inconcevable chaos, où de monstrueuses imaginations, de fraîches réminiscences, des fantaisies criminelles, de grandes pensées avortées, de sages prévoyances suivies d'actions folles, des élans pieux après des blasphèmes, jouent et s'agitent confusément sur un fond de désespoir.» Un instant, ce désespoir semble supportable; Joseph jouit de quelques intervalles de calme; les beautés de la nature, la société de ses amis adoucissent un peu ses chagrins; on le dirait presque gai; mais le mal a déjà poussé trop loin ses ravages, et Joseph succombe. Du reste, ses notes le prouvent, si la maladie s'était prolongée quelque temps, il en eût précipité le dénouement. Complétons ce récit en disant qu'ailleurs, dans un article du Globe, du 4 novembre 1830, Sainte-Beuve nous apprend que Joseph Delorme, si indifférent en toutes choses, avait conçu une ardente hostilité contre le gouvernement de son pays, et que, s'il avait vécu jusqu'en 1830, il aurait tout fait pour contribuer à renverser le trône.

Tel est le triste personnage qui nous est présenté sous le nom de Joseph Delorme. Les Œuvres qu'on lui attribue sont en harmonie avec le caractère qu'on lui donne. A côté de poésies et de pensées qui ne redisent d'autres soucis que des soucis littéraires ou artistiques, on y rencontre plus d'une confidence sur la nature intime de leur auteur; et le point qui s'en détache le plus nettement, c'est l'impossibilité pour lui d'aimer d'un amour vrai et profond, de se dévouer, de croire à ce qu'il aime; c'est la bizarrerie qui lui fait voir le désenchantement au milieu de l'enthousiasme, et rêver la rupture avant la liaison. «Oh! que l'amour est loin,» s'écrie-t-il! Mais pourquoi cette paralysie du cœur? Est-ce la marque d'une fatalité particulière? Est-ce le signe d'une nature tristement privilégiée? Non, c'est seulement la conséquence d'une conduite assez vulgaire. Joseph a poursuivi «de vaines amours,» et aujourd'hui il ne peut plus vraiment aimer.

Personne n'ignore que, dans quelques parties de la vie de Joseph Delorme, Sainte-Beuve ait voulu se mettre lui-même en scène. En imaginant de se produire sous ce nom et cette personnalité, il ne faisait qu'obéir au goût d'un temps qui aimait les petites supercheries, les innocents déguisements littéraires. Plusieurs des traits qu'il a prêtés à Joseph Delorme sont empruntés à sa propre physionomie. M. de Lamartine, parlant de ce qu'était Sainte-Beuve en 1829, le décrit ainsi: «un jeune homme pâle, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie, poète jusqu'aux larmes.» Et il a été reproduit sous cet aspect mélancolique par le pinceau de Chenavard, sur une toile que plus tard il ne montrait qu'à quelques rares amis, disant pour expliquer ce mystère que: «c'était un peu trop Joseph Delorme.» Et puis, lui aussi avait étudié la médecine, et il avait puisé dans ces travaux des habitudes d'analyse et, pour ainsi dire, de dissection, qui, appliquées à un autre ordre de choses le conduisaient à faire sur lui-même de l'anatomie morale. Ce qu'il avait encore de commun avec Joseph Delorme c'était une disposition à la rêverie, à la tristesse vague et sans cause. «Sainte-Beuve, a dit M. Henri Fournier, éprouva sincèrement les désespoirs à la Werther et à l'Obermann qui n'étaient guère qu'une affectation et une mode chez les romantiques bien portants et bien en chair de 1830.» Il écrivait à vingt ans à son ami M. Loudière qui s'ennuyait et le lui avait dit: «L'ennui ne doit pas t'étonner: résigne-toi à n'avoir ni jeunesse, ni passé, ni avenir; je ne te dis pas de ne pas en souffrir, de ne pas en mourir même à la longue, mais je te dis de ne pas en enrager...... Je me souviens bien que j'ai eu au collège, comme aujourd'hui, de terribles accès de mélancolie et de dégoût de tout.» Plus tard, en 1839, il écrivait à un poète: «J'ai besoin de ce qui console, mais je me fais moins d'illusions que vous, et je ne cherche plus, par désespoir de trouver.» Enfin, on l'a dit, il aimait chez autrui certaines tristesses dans lesquelles il retrouvait une maladie qui avait été la sienne. Ajoutons que Sainte-Beuve souffrait, comme Joseph Delorme, d'un précoce désenchantement en amour, résultant de ce qu'il avait laissé trop souvent s'égarer ses affections. Je n'en veux pas dire davantage sur ce sujet dont on comprend la délicatesse.

On voit donc que la nostalgie de Joseph Delorme n'était pas étrangère à Sainte-Beuve. Toutefois entre l'auteur et la création, les différences étaient encore nombreuses. Non seulement, comme le fait remarquer M. d'Haussonville, «au bout de leurs infortunes, la ressemblance cesse: Joseph Delorme en meurt; Sainte-Beuve en guérit.» Mais encore, dans le livre, la note vraie est souvent forcée; les chagrins sont grossis à plaisir, et, en maint endroit, on voit percer le désir de copier un modèle plutôt que de peindre d'après nature. L'écrivain s'est inspiré de plusieurs types bien connus. Tantôt, c'est René traînant sa mélancolie le long des promenades désertes; tantôt c'est Obermann cachant son impuissance morale dans une solitude oisive. Le passage où il jette un cri de détresse sur son malheur n'est-il pas copié sur certaines lignes trouvées dans les papiers de Bonaparte, ou de celles écrites par Chénier dans une taverne de Londres? Enfin n'est-ce pas surtout Werther qui a fourni le ton général de la vie du malheureux Joseph, et M. Guizot n'a-t-il pas eu raison de qualifier celui-ci de Werther carabin et jacobin?

Ce côté volontairement exagéré de la pseudo-biographie de Joseph Delorme ne pouvait échapper à la malice de la critique. L'occasion était belle pour les classiques si malmenés de prendre une revanche sur leurs adversaires, et ce fut M. Jay, l'un des plus corrects d'entre-eux, qui se chargea de ce soin. Dans un livre aujourd'hui peu connu, intitulé La conversion d'un romantique; manuscrit de Jacques Delorme (1830), M. Jay rétablissait la vérité sur Joseph Delorme d'après des renseignements fournis par un prétendu frère de celui-ci. Selon lui, Joseph, né dans une famille des plus humbles, après avoir passé son enfance dans des conditions heureuses, mais ordinaires, était devenu médecin. Mais un jour il s'était «mis en fantaisie qu'il était poète.» Dès ce moment, il avait négligé ses devoirs pour faire «une révolution en poésie,» et détrôner «les membres de l'Académie française, et les hommes de lettres du temps de l'Empire, qu'on devait regarder comme des perruques. Nous vous donnerons, disait-il, de l'incroyable, de l'affreux, du terrible, de l'extravagant, et s'il le faut, le diable lui-même remplacera votre vieux Apollon. Nous aurons comme les Anglais notre école satanique.» Toutefois, et tout à coup, il s'était guéri de sa folie, avait jeté au feu ses anciennes idoles et désavoué «le recueil d'extravagances rimées et de pensées ridicules publié sous son nom», pour en revenir aux chefs-d'œuvre de nos vieux classiques, et à l'exercice sérieux de sa profession. Loin de mourir prématurément, il avait constamment joui de la meilleure santé du monde, aimant, dit-on, à bien dîner et digérant toujours parfaitement.

Sans apprécier, au point de vue de la forme, le mérite de la raillerie de M. Jay et tout en étant obligé de convenir que la rectification n'était pas moins fantaisiste que la biographie rectifiée, on ne peut contester la sagesse de la leçon qu'elle renferme. Il est permis plutôt de la trouver incomplète. M. Jay ne s'est attaqué qu'aux ridicules de Joseph Delorme; combien plus justement encore il aurait pu s'élever, au nom de la morale, contre l'affaissement de son caractère, contre son indifférence et son inertie, et contre les causes de cet état!

On pourrait faire les mêmes remarques à propos des Consolations (1830); car le poète y exprime sur l'aridité précoce de son cœur les mêmes plaintes dues au mêmes motifs que dans les œuvres de Joseph Delorme. Seulement, dans le nouveau recueil on entrevoit une tendance croissante à chercher dans la religion un moyen de relèvement, un instrument de régénération morale. En effet, à cette époque, Sainte-Beuve, dont la nature, comme l'a dit son récent et intéressant biographe, était à la fois «amoureuse et mystique» cherchait à se rattacher aux idées religieuses, et, quoique plus tard il l'ait nié, il est certain que le conflit qu'il dépeint entre les tendances malsaines et les pieuses aspirations était la fidèle représentation de ce qui se passait alors dans son âme.