Sainte-Beuve ne s'en est pas tenu là. Dans un roman qui ne date plus de la Restauration, mais du gouvernement qui l'a suivie, il a cru pouvoir prendre pour sujet, non plus la mélancolie, mais l'une de ses causes possibles. Il a pensé qu'il y avait une utilité morale à étudier tous les degrés par lesquels passe le débauché, avant d'arriver au fond de l'abîme où ses plus nobles facultés s'engloutissent. C'est le but de Volupté (1834). L'étrange héros de ce roman, quoiqu'on le donne comme naturellement faible et inquiet, comme un fils de René, n'est frappé du mal dont il souffre, que pour s'être livré à de précoces excès. Ces excès sont la cause encore plus que l'effet de son caractère que Sainte-Beuve nous décrit: «languissant, oisif, attachant, sec et privé, mystérieux et furtif, rêveur jusqu'à la sensibilité, tendre jusqu'à la mollesse, voluptueux enfin.»
Il me sera permis de m'étonner, malgré l'enseignement sensé qu'il contient, que ce livre de Volupté ait fait, on l'affirme du moins, une conversion, et d'estimer qu'une telle œuvre était plus dangereuse qu'utile. Le sujet exigeait une touche plus rude et en même temps plus discrète. Mais je n'ai pas à faire l'examen de ce roman. La mélancolie qui provient directement de la sensualité sort du cadre de notre étude. C'est une maladie physique, plutôt que morale, et qui relève moins de la philosophie que de la pathologie.
Laissons donc Volupté, et son auteur même qui, en dehors des deux ouvrages dont j'ai parlé plus haut, n'appartient plus au mal du siècle.
IV
Le monde philosophique et religieux.
JOUFFROY.—G. FARCY.—LAMENNAIS.—LE P. LACORDAIRE.
Si maintenant, quittant la poésie, nous interrogeons la pensée philosophique ou religieuse du temps, y trouvons-nous la sérénité que nous n'avons pas rencontrée jusqu'ici? Qu'on en juge.
M. Jouffroy avait montré, tout enfant, une nature «curieuse, rêveuse et recueillie.» Ce sont les expressions dont s'est servi pour le définir un autre philosophe, son ami le plus cher peut-être, qui s'est dévoué à sa mémoire, et qui sait parfaitement inspirer l'intérêt qu'il éprouve pour son sujet. M. Damiron ajoute que cette «âme d'élite était dès lors inquiétée de ces tourments de la pensée dont plus tard, à sa gloire sans doute, mais aussi trop souvent au prix de son repos, elle fut si profondément agitée et travaillée.» Jouffroy fut admis comme élève à l'École Normale, à vingt ans à peine (1816), et commença à s'occuper de philosophie. Il nous apprend lui-même qu'il avait été accoutumé «à considérer l'avenir de l'homme et le soin de son âme comme la grande affaire de sa vie,» et que «pendant longtemps les croyances du christianisme avaient pleinement répondu à tous les besoins et à toutes les inquiétudes que de telles dispositions jettent dans l'âme.» Mais, ajoute-t-il, «dans le temps où j'étais né, il était impossible que ce bonheur fût durable, et le jour était venu où, du sein de ce paisible édifice de la religion qui m'avait recueilli à ma naissance, et à l'ombre duquel ma première jeunesse s'était écoulée, j'avais entendu le vent du doute qui de toutes parts en battait les murs et l'ébranlait jusque dans ses fondements.» Il n'avait pu résister à la contagion de l'esprit d'examen et d'objection. Il était devenu sceptique. «Cette mélancolique révolution ne s'était point opérée, dit-il, au grand jour de ma conscience, elle s'était accomplie sourdement par un travail involontaire dont je n'avais pas été complice.» Toutefois, «la vie studieuse et solitaire de l'école fortifiant les dispositions méditatives de son esprit,» il ne devait pas tarder à se rendre un compte exact du véritable état de ses croyances.
Rien de plus poignant, on peut dire de plus dramatique, que le récit de cette révélation; de cette nuit d'hiver dans une chambre étroite et nue de l'École Normale, à la clarté d'une lune à demi voilée par les nuages; de cette funeste nuit pendant laquelle fut déchiré le voile qui dérobait à Jouffroy sa propre transformation. «Ce moment fut affreux, dit-il, et quand vers le matin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre, sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie... Mon âme ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine; par des retours violents, elle cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus; elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalles rallumer sa foi. Mais ces lueurs s'éteignaient bientôt.» Quel lugubre tableau! Quelles images sinistres! Ne croirait-on pas lire une page arrachée aux annales des naufrages célèbres? Et les malheureux échoués sur une plage déserte étaient-ils plus désolés que le philosophe jeté par la tempête de sa pensée sur les bords arides de l'incrédulité?
»Si, ajoute-t-il, en perdant la foi, j'avais perdu le souci des questions qu'elle m'avait résolues, ce violent état n'aurait pas duré longtemps, la fatigue m'aurait assoupi, et ma vie se serait endormie comme tant d'autres, dans le scepticisme...» Mais il sentait mieux que jamais l'importance des problèmes dont il n'avait plus la clef; et ce fut là ce qui décida de la direction de sa vie. Ne pouvant supporter l'incertitude sur l'énigme de la destinée humaine, à défaut de la foi, il fit appel à la raison, et résolut de consacrer sa vie à résoudre le problème qui l'obsédait. Ce fut ainsi qu'il se voua à la philosophie. Le mauvais état de sa santé et la suppression, par suite du licenciement de l'École Normale, d'un cours qu'il y faisait, lui permirent de s'y consacrer tout entier. Au bout de plusieurs années de patientes recherches, il «affirmait qu'il voyait clairement la route à suivre, pour retrouver la solution perdue du problème» et qu'il avait déjà reformé «en lui bien des convictions qui lui avaient rendu, sinon tout son premier bonheur, du moins le calme de l'esprit et le repos du cœur.» (Mémoire sur l'organisation des sciences philosophiques, première partie, 1836).