Cependant la période de détresse qu'il avait traversée, en 1816 et dans les années suivantes, avait-elle entièrement pris fin? Une période de calme absolu s'était-elle ouverte pour lui? Il l'affirme. Mais un de ses auditeurs de la Sorbonne nous le montre sous un jour bien différent. «Hier, dit cet auditeur, qui n'est autre que M. Ozanam, dans une lettre du 15 mars 1832, il confessait que les besoins intellectuels sont immenses, que la science loin de les combler ne sert qu'à en faire voir toute l'étendue et conduit l'homme au désespoir, en lui montrant l'impossibilité d'arriver à la perfection. Il confessait que les connaissances matérielles ne suffisent point à notre esprit et qu'après les avoir épuisées, il éprouvait un grand vide et se trouvait invinciblement poussé à chercher des lumières surnaturelles.» Il ne se pouvait donc empêcher de tourner un regard de regret vers le joug qu'il avait brisé. Et Ozanam ajoute: «ils font peine ces philosophes du rationalisme! Si tu les voyais au milieu de leurs fantaisies, reconnaître à chaque instant leur faiblesse et proclamer le désespoir qui les ronge: le désespoir!»
Quand il se plaignait du vide de son âme, Jouffroy pouvait, du moins, se rendre cette justice que toute son existence était celle d'un véritable sage. On ne s'étonnera donc pas que la philosophie ait été impuissante à protéger contre les souffrances intimes, un de ses adeptes qui n'avait pas, comme lui, la garantie d'une vie exempte d'orages.
On connaît assez peu aujourd'hui celui qui fut Georges Farcy. Comme Jouffroy, et peu de temps après lui, il avait été élève à l'École Normale. Il s'était ensuite retiré près de M. Cousin qui avait été son maître et qui était resté son ami, et il avait continué, sous cette éminente direction, des travaux auxquels ses aptitudes semblaient le destiner. Trop indépendant pour l'Université, il entreprit une éducation particulière; puis il avait, en 1826, fait une excursion en Italie où il avait rencontré Lamartine et écrit quelques poésies philosophiques. L'année suivante, il était allé en Angleterre et au Brésil. Revenu en France après d'amères déceptions, il avait dû se contenter d'une place de professeur de philosophie, non pas, comme Jouffroy, dans les premières chaires de l'État, mais dans une modeste institution de Fontenay-aux-Roses. Cette vie traversée par tant de difficultés, et déjà mal ordonnée par Farcy lui-même, ne devait pas compter de longs jours. Elle fut brusquement terminée, précisément à la date qui clôt la période de la Restauration et par l'événement même qui a mis fin à cette période. Pendant l'une des journées de Juillet, Georges Farcy sortit, avec un fusil, de l'hôtel de Nantes qu'il habitait, et fut frappé mortellement d'un coup de feu à l'angle d'une rue. Sa mort fut célébrée comme celle d'un martyr de la liberté. A l'anniversaire de cet événement tragique, M. Cousin prononça son éloge et déclara que «rien ne pouvait lui ravir l'immortalité que lui avait donnée une heure d'une énergie divine.» La postérité n'a pas ratifié cette sentence, et Cousin a fait plus pour la mémoire de Farcy en lui dédiant sa belle traduction des Lois de Platon, que le pays en inscrivant son nom sur un monument parmi ceux des combattants de juillet. Farcy laissait en mourant, outre une traduction partielle des Éléments de philosophie de l'esprit humain de Dugald Stewart, des fragments de poésies didactiques et de réflexions morales et politiques. On en a composé un volume sous ce titre: Farcy Reliquiæ.
Quelques traits nous font bien apprécier son caractère. Dans son voyage en Italie, quelles furent ses impressions? «Ce qu'il aima seulement de Rome, ce fut ce sublime silence de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines désolées où plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de briques, ces ruines au dedans et au dehors ce soleil d'aplomb sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès.» Au Brésil, au milieu d'une splendide nature, il se sent envahi par une invincible mélancolie qu'il exprime dans la pièce intitulée Tristesse. D'où vient, dit-il, que mon cœur est prêt à se briser? C'est que tout m'abandonne, le passé comme l'avenir; c'est que je me réveille d'un songe décevant de bonheur, et que je retrouve en moi «mes ennuis languissants et mes délires vains.» A son retour d'Amérique, il manifeste contre la société une aversion profonde: «La société! s'écrie-t-il; moi qui ne vaux rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et qui n'aimerai peut-être plus jamais que la solitude et le sombre plaisir d'un cœur mélancolique!» Mais ce n'est pas seulement le sort qu'il accuse; il fait ce triste aveu: «Je me plains de moi-même qui ai dissipé mon temps, dispersé mes forces, tué en moi la foi et l'amour.» D'après Sainte-Beuve, Farcy était une nature timide, réservée, un peu sauvage, d'une ardeur inquiète et fatiguée, «se manifestant par des mouvements plutôt que par des rayons,» capable au besoin de stoïcisme, mais inégale et maladive. Lamartine a dit de lui quelque chose de semblable: «C'était une de ces âmes concentrées, quoique errantes, qui désespèrent de trouver dans les autres âmes ce qu'elles rêvent de perfection en elles-mêmes. On en fait, ajoute-t-il, un héros de Juillet, ce n'était pas cela, c'était un héros de je ne sais quoi, un héros de l'ennui, du vide, de l'inspiration maladive de l'âme.»
Tel était cet infortuné, professeur d'une philosophie qui le guidait si mal, et qui lui assurait si peu de calme et de paix. Avec lui, comme avec Jouffroy, quoique pour des causes différentes, la mélancolie avait donc envahi ces retraites qui semblaient lui devoir être inaccessibles et dont le poète avait dit:
Edita doctrinâ sapientûm templa serena.
Mais il y avait plus, et la contagion avait pénétré jusque dans le monde religieux. Lamennais ne l'atteste que trop.
Quoi! peut-on dire, l'Essai sur l'indifférence en matière de religion (1817-1824), est-il un des indices du mal moderne? N'a-t-il pas eu précisément pour but de donner à nos opinions flottantes une base désormais inébranlable? Ne se montre-t-il pas sévère pour le siècle? De quel ton parle-t-il de ce siècle «où tout passe, où tout s'en va, où la terre fuit sous nos pas?» Écoutez-le: «Le siècle le plus malade n'est pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais celui qui néglige, qui dédaigne la vérité. Non, jamais rien de semblable ne s'était vu, n'aurait pu même s'imaginer. Il a fallu de longs et persévérants efforts, une lutte infatigable de l'homme contre sa conscience et sa raison, pour parvenir enfin à cette brutale insouciance. Contemplant avec un égal dégoût la vérité et l'erreur, il affecte de croire qu'on ne les saurait discerner, afin de les confondre dans un commun mépris: dernier degré de dépravation intellectuelle où il lui serait donné d'arriver.» L'auteur s'attaque même directement à la mélancolie. «Quand le cœur, dit-il, n'a point au dehors un objet d'amour ou de terme de son action, il agit sur lui-même; et que produit-il? de vagues fantômes, comme l'esprit qui est seul produit de chimériques abstractions. L'un se nourrit de rêves, l'autre de rêveries; ou plutôt ils essaient inutilement de s'en nourrir. Dans sa solitude et dans ses désirs, le cœur se tourmente pour jouir de lui-même. C'est l'amour de soi ou l'égoïsme à son plus haut degré. Ce genre de dépravation, ce vice honteux du cœur, l'affaiblit, l'épuise et conduit à une espèce particulière d'idiotisme qu'on appelle la mélancolie.»
Rien de plus juste en même temps que de plus éloquent. Cependant, qu'on ne s'y trompe pas. En faisant la guerre à l'indifférence et à ses conséquences funestes, Lamennais n'échappe pas au danger qu'il prétend combattre. Et, avant tout, quel moyen emploie-t-il pour assurer à l'homme le bienfait de la certitude? A l'aide de quel flambeau veut-il nous guider dans la recherche qu'il se propose? Arrière la raison humaine, instrument trop imparfait; selon lui, et qui se brise entre nos mains débiles! Sans doute, à ses yeux, la créature n'est pas dénuée de tout secours pour arriver au vrai. Si l'homme, par ses seules ressources, est incapable de conquérir ce bien inestimable, il le peut rencontrer dans l'ensemble des lumières répandues sur la surface du globe. En d'autres termes, si l'homme est sujet à l'erreur, l'humanité est infaillible. Donc, les différentes traditions, dont on recueille les vestiges à l'origine de toutes les nations, constituent, dans ce qu'elles ont de commun entre elles, le trésor de la vérité; et le christianisme étant la plus pure de ces traditions, sa divinité est démontrée. Mais quelle est la valeur de cette argumentation? Par quelle illusion de son imagination puissante le philosophe a-t-il cru pouvoir étayer la foi par le scepticisme? Comment n'a-t-il pas senti qu'en ruinant la raison individuelle, il sapait du même coup la raison universelle, puisque celle-ci ne se compose, en dernière analyse, que de la réunion des intelligences particulières? Descartes, du moins, dans son doute méthodique, avait eu le soin de mettre en réserve un principe inattaquable, que l'observation lui faisait toucher au fond de sa conscience, et grâce auquel il pouvait reconstruire tous les autres éléments de la vérité. Mais précipiter l'homme dans un abîme et vouloir l'en tirer sans point d'appui, c'est une entreprise vaine et dont tout le talent qu'on y met ne peut dissimuler l'inanité. Hélas! la meilleure preuve de l'erreur de ce procédé est dans l'histoire de son auteur. Il n'a pas réussi à se convaincre lui-même. Son intelligence ardente n'a pas tardé à substituer d'autres conceptions à la première, et de chute en chute on sait jusqu'où il est tombé.
Nous venons de voir Lamennais combattre l'indifférence par un remède illusoire; voyons-le maintenant victime de ce mal de la mélancolie qu'il a si fortement stigmatisé. Dès sa jeunesse, taciturne et méfiant, il fuit le monde et recherche la solitude de sa sauvage Bretagne. Il se passionne pour Rousseau, dont il semble avoir pris, avec le goût de la campagne et de la rêverie, le style éclatant et large, et la dialectique si entraînante, alors même qu'elle s'égare. Sa vocation religieuse ne se décide pas sans de longues hésitations. En 1812, lorsqu'il vient de recevoir les ordres mineurs, un prêtre de Saint-Sulpice lui écrit: «Je crains que vous ne vous livriez trop à une certaine mélancolie qui vous dévore.» Les événements politiques viennent aussi le troubler. Aux Cent-Jours, il croit prudent d'émigrer. Il se rend alors en Angleterre, où il a le bonheur de rencontrer l'abbé Caron, mais les conseils même que lui adresse ce prêtre vénérable indiquent la persistance des souffrances de Lamennais. «Mon bon ami, lui écrit-on, je suis bien inquiet de votre santé qui nous est si chère, mais je le suis encore plus de l'état de votre âme. Je ne saurais trop vous dire, mon cher fils: Paix, confiance, abandon à la volonté divine, douce assurance des secours du ciel.» Et quelques mois plus tard: «Pourquoi cette vilaine mélancolie? Est-ce que le bon chrétien n'est pas comme dans un festin continuel? Est-ce que le simple souvenir de Dieu ne nous donne pas de la joie?» Exhortations perdues: cette humeur triste, que deux hommes versés dans l'expérience des âmes avaient démêlée en Lamennais dès ses premières années, devait résister à leurs efforts. Il resta toujours mobile et tourmenté; oscillant sans cesse d'un pôle à l'autre, il usa sa gloire et sa vie dans de stériles agitations. Quel que soit le jugement qu'on porte sur lui on ne peut se défendre d'un sentiment de pitié, en pensant que ses erreurs n'ont pas apporté moins d'amertume à lui-même que de scandale aux autres.