Son illustre élève, le P. Lacordaire a aussi connu, quoiqu'avec moins de violence, les troubles et les inquiétudes de l'âme. Avant d'être le grand Dominicain que l'on admire, il cherchait péniblement sa voie (1822). Il était malade, dit Sainte-Beuve, du «mal du temps, du mal de la jeunesse d'alors; il pleurait sans cesse comme René; il disait: Je suis rassasié de tout sans avoir rien connu. Son énergie refoulée l'étouffait.» Ses idées étaient celles du XVIIIe siècle; il était déiste, mais avec une sorte de scepticisme, et un peu de cette indifférence dont Lamennais cherchait à combattre l'influence mortelle. La solution chrétienne apparut un jour à son intelligence, et, vers 1824, il entrait au séminaire de Saint-Sulpice. Mais s'il a de bonne heure triomphé de l'esprit du siècle dans ce qu'il avait de malsain, n'en a-t-il pas cependant conservé quelque chose, non-seulement dans cette forme poétique et même romantique qu'il a donnée à l'éloquence chrétienne, mais encore dans cette sympathie qu'il exprime pour certaines tendances de son temps? Dans la chaire de Notre-Dame, parlant du siècle même, il avouera «que c'est un siècle dont il a tout aimé.» Et ne pourrait-on pas voir, en même temps qu'une vue élevée des choses humaines, une allusion à des impressions intimes, à de vagues chagrins non effacés, dans ces lignes où le langage de la charité s'empreint à demi d'une sensibilité profane: «Par la charité il n'y a pas de cœur où l'Église ne pût pénétrer, car le malheur est le roi d'ici-bas, et tôt ou tard tout cœur est atteint de son sceptre... Désormais l'Église pouvait aller avec confiance conquérir l'univers, car il y a des larmes dans tout l'univers, et elles nous sont si naturelles qu'encore qu'elles n'eussent pas de cause, elles couleraient sans cause par le seul charme de cette indéfinissable tristesse dont notre âme est le puits profond et mystérieux.»
C'est par là que Lacordaire se trouvait en communion de sentiments avec tant d'hommes de sa génération, et c'est, avec son incontestable talent, un des secrets de la séduction qu'il a exercée sur son époque.
V
Les Romanciers.
Mme DE RÉMUSAT.—Mme DE DURAS.—BEYLE.—Mlle HORTENSE ALLARD.
Du monde poétique, philosophique et religieux, il faut descendre à un monde plus pratique. Il faut consulter sur la vie ceux qui se sont plu à en raconter les vicissitudes. Il faut aborder les romanciers.
Les premiers romans qui s'offrent ici à notre examen nous en rappellent d'autres que nous avons analysés dans la partie précédente de ce travail, ceux de Mme de Flahaut et de Mme de Krudener. Empreints comme ceux-ci de délicatesse et de grâce ils portent également quelque marque de l'esprit de leur temps; les uns et les autres ont été écrits par des femmes appartenant à la société la plus élevée; et ces femmes présentaient entre elles, par leur existence et leur caractère plus d'une ressemblance.
Mme de Rémusat qui avait vu son père périr sur l'échafaud révolutionnaire, qui avait traversé les plus mauvais jours de la Terreur sans quitter la France, a écrit, en 1814, un roman intitulé: Charles et Claire ou la Flûte. Cet écrit n'a jamais été publié; il n'était destiné qu'à un petit cercle d'amis. Mais Sainte-Beuve qui en avait reçu communication, nous en a donné l'analyse. On y voit un jeune émigré qui aime une jeune fille réfugiée comme lui dans une ville d'Allemagne, mais qui l'aime sans l'avoir jamais rencontrée, et qui ne l'entrevoit que pour s'en séparer à jamais; le héros est bien de son temps; il lit Werther, sa tête et son style s'en ressentent.
Mme de Duras avait eu aussi à pleurer son père, parmi les victimes de la Révolution. De la Martinique où elle avait dû séjourner quelque temps, elle était passée en Angleterre, puis rentrée en France au Consulat. Sous la Restauration, son salon devint le point de réunion de bien des personnages qui ont laissé de vifs souvenirs; Chateaubriand en était le centre éclatant. Ce fut pour ce public d'élite que Mme de Duras écrivit les romans d'Ourika (1823) et d'Édouard (1825), auxquels il faut ajouter une nouvelle inédite, Olivier. Ce dernier ouvrage a pour sujet l'état douloureux d'un jeune homme qu'une cause mystérieuse, quelque disgrâce secrète, condamne à l'isolement. Édouard et Ourika qui ont été dans leur temps très répandus, et qui sont encore goûtés des lecteurs difficiles, nous présentent une situation qui n'est pas sans analogie avec celle d'Olivier. «Analyser Édouard marquerait bien peu de goût,» a dit Sainte-Beuve. Il en aurait pu dire autant d'Ourika qui, de même qu'Édouard, repose sur une idée délicate, et se recommande moins par l'action que par la finesse des sentiments. Je ne m'étendrai donc ni sur Édouard ni sur Ourika. Je dirai seulement que dans tous les sujets choisis par Mme de Duras il est facile de découvrir une pensée unique qui sert de lien entre ses différents écrits, et cette pensée c'est l'impossibilité d'être heureux. L'infirmité d'Olivier, la couleur d'Ourika, la naissance d'Édouard ne sont que des preuves d'ordres divers à l'appui de cette proposition désolante.
Une si triste philosophie venait chez Mme de Duras, des souvenirs de la Révolution qu'elle avait traversée, plus encore que d'un état de santé de bonne heure altéré. Ces souvenirs apparaissent ouvertement dans certains passages d'Ourika, et l'on sait que Mme de Duras n'avait jamais pu se soustraire à l'influence des premières impressions de sa vie. On entendait en elle comme «l'écho d'une lutte non encore terminée avec le sentiment de grandes catastrophes en arrière. Une de ses pensées habituelles était que pour ceux qui ont subi jeunes la Terreur, le bel âge a été flétri, qu'il n'y pas eu de jeunesse, et qu'ils porteront jusqu'au tombeau cette mélancolie première, ce mal qui date de la Terreur, mais, ajoute d'une façon trop absolue M. Sainte-Beuve, qui sort de bien d'autres causes, qui s'est transmis à toutes les générations venues plus tard. Ce mal de Delphine, de René, elle l'avoue, elle le peint avec nuance, elle le poursuit dans ses variétés, elle tâche de le guérir en Dieu.»