Dieu fut, en effet, le dernier terme de ses aspirations. Elle accepta, en esprit de sacrifice chrétien, des souffrances physiques devenues presque intolérables, et des froissements intérieurs que le monde ne lui avait point épargnés; et des réflexions et prières qu'elle traçait peu de temps avant sa mort (1829) nous montrent qu'elle s'est éteinte au milieu des espérances les plus consolantes. C'est dans ces sentiments qu'après avoir partagé les mêmes épreuves, les mêmes impressions, les mêmes souvenirs, se sont rencontrées au bout de leur courte existence Mme de Duras et Mme de Rémusat.
On a vu plus haut que l'un des exemples choisis par Mme de Duras pour démontrer l'impossibilité d'arriver au bonheur était le mal secret et inexplicable du jeune Olivier. La nouvelle qui portait ce nom, lue en manuscrit dans son salon, avait vivement excité la curiosité. Les commentaires s'étaient donné carrière sur la nature du mal mystérieux du héros. M. de Latouche, qui avait connu le mot de l'énigme, fit paraître un Olivier qui fut attribué à Mme de Duras. Henri Beyle voulut faire aussi le sien. Il publia, en 1827, Armance ou quelques scènes d'un salon de Paris. Dans ce roman, où il maltraite vivement la haute société du temps, dont il ne faisait pas partie, je ne m'attacherai qu'au personnage d'Octave de Malivert, et je n'indiquerai que pour faire ressortir son caractère les événements auxquels il fut mêlé.
«Beaucoup d'esprit, une taille élevée, des manières nobles, de grands yeux noirs les plus beaux du monde, auraient marqué la place d'Octave parmi les jeunes gens les plus distingués de la société, si quelque chose de sombre empreint dans ces yeux si doux n'eût porté à le plaindre plus qu'à l'aimer. Ils semblaient quelquefois regarder au ciel et réfléchir le bonheur qu'ils y voyaient. Un instant après on y lisait les tourments de l'enfer. Il eût fait sensation s'il eût désiré parler. Mais Octave ne disait rien; rien ne semblait lui causer ni peine ni plaisir... Quelle que fût la cause de sa profonde mélancolie, Octave semblait misanthrope avant l'âge... Des médecins, gens d'esprit, dirent à Mme de Malivert inquiète, que son fils n'avait d'autre maladie que cette sorte de tristesse mécontente et jugeante qui caractérise les jeunes gens de son époque et de son rang.» Dans son hôtel opulent, près de son père qu'il respecte et de sa mère qu'il chérit, Octave s'ennuie. Il se plonge dans les livres et dans la rêverie. Il pense un instant à consacrer sa vie à Dieu; mais l'étude de la philosophie le détourne de ces idées. Il reste dans le monde et n'y voyant que bassesse, alors qu'il ne rêve que grandeur d'âme, il le prend en dédain. Par sa hauteur, il s'y fait des ennemis dont il se soucie peu. Quelquefois même il se laisse aller à des mouvements de fureur. Il croit voir partout percer l'intérêt personnel, et ne répond aux avances qu'il reçoit que par «l'ironie la plus amère.» Dégoûté de tout, il veut en finir avec la vie; mais le sentiment du devoir est assez fort en lui pour le retenir. Cette victoire sur lui-même lui apporte un peu de calme. D'un autre côté, il s'est pris d'une sympathie profonde pour une jeune fille qu'il voit chaque jour, dans le salon d'une de ses parentes, mais par suite de malentendus déplorables ou d'engagements imprudents, il ne peut s'unir à elle. Pendant sa lutte contre ces difficultés, Octave se réconcilie avec la vie. «Le monde lui semble moins haïssable, et surtout moins occupé de lui nuire... Il redevient juste et même indulgent, et il en arrive à déserter ses raisonnements sévères sur bien des choses.» Cependant il nourrit encore quelques idées excentriques et son mépris pour les hommes n'est pas vaincu pour toujours. Enfin les obstacles qui s'étaient multipliés sont écartés; il se marie avec Armance. Mais ce mariage est condamné à un dénouement prompt et fatal. En effet, Octave, avant d'épouser la femme qu'il adorait, avait résolu de lui confier un secret terrible; il lui avait déclaré qu'il était un monstre, mais sans s'expliquer davantage, et il jugeait, de son devoir de tout lui dire. Il allait le faire, quand une machination ourdie par des parents, intéressés à s'opposer au mariage projeté, avait entravé cette confession; mais il s'était fait le serment de se tuer peu de temps après son mariage pour ne pas enchaîner Armance à un homme qu'il jugeait indigne d'elle. Le mariage accompli, Octave se tient parole, et sous prétexte d'aller se joindre aux défenseurs de l'indépendance hellénique, il quitte sa femme, et pendant la traversée, il s'empoisonne, emportant dans la mort le secret qui pesait sur lui.
Ainsi après avoir vécu hors des voies communes Octave finit par un acte inutilement coupable. Il n'a eu de bon dans sa vie morale que les moments dus à un amour pur. Noble et grand, mais sans discernement, et sans justice, il se sacrifie à une loi qu'il s'est imposée peut-être sans cause, et en se sacrifiant il atteint des êtres innocents et chers. Un critique du temps, dans la Revue des Deux-Mondes, a dit qu'Octave «était une caricature indéchiffrable.» Je reconnais qu'en plusieurs points il est pour nous un problème, mais l'obscurité qui plane sur sa nature entrait dans le plan de l'auteur, et rien ne m'autorise à penser que ce type, tout en étant peut-être exagéré, ne fût pas vrai à l'époque où Beyle le dessinait. En tout cas, l'amertume d'Octave dépasse de beaucoup celle des personnages de Mme de Duras, quoiqu'il doive à l'un d'eux son origine. Chez ceux-ci, la tristesse naît d'une difficulté étrangère à celui qui la subit; le héros de Beyle, au contraire, ajoute par les inquiétudes de son caractère aux malheurs de sa destinée. Mais chez tous, la première donnée est un fond de tristesse et de désenchantement.
Ce mot de désenchantement nous rappelle par contraste un roman qui a pour titre le mot opposé, mais qui contient aussi, dans son désordre capricieux, plus d'une allusion à l'état maladif dont je suis les traces. Je veux parler des Enchantements de Prudence publiés sous le pseudonyme de Mme de Saman, par Mlle Hortense Allard.
Cette femme, dont le nom a fait quelque bruit dans ces dernières années, et a été mêlé à des indiscrétions rétrospectives sur un grand écrivain, avait déjà publié des lettres sur les ouvrages de Mme de Staël, vers laquelle elle s'était sentie vivement attirée. Son nouveau livre est une confession, du moins on peut le croire, car l'auteur n'a pas cherché à s'idéaliser ni à dissimuler aucune de ses impressions, quelle qu'en fût la nature. Cette confession embrasse environ quarante années à partir de 1820. Le type qui s'en dégage est ardent, mais en même temps rêveur et inquiet. Ce sont surtout les premiers souvenirs de Prudence qui accusent ce côté mélancolique. Elle aime la solitude de la campagne: «J'allais dans le parc, dit-elle, m'enivrer du bruit grandiose du feuillage éperdu, de cette mélancolie secrète, de cette tristesse éloquente qui signale l'automne, dans la pompe de ses inspirations et de ses rêveries.» Elle décrit bien l'agitation de son âme passant d'une tristesse sans cause à une félicité que rien ne motive: «Un trouble, un tourment qui attaque la raison même, le découragement de la vie et de ce qui la fait aimer: ennui profond; regret amer et douloureux; besoin de s'affliger et de répandre des larmes. Puis, tranquillité douce et parfaite, contentement passager.» Notons, entre plusieurs, un de ces jours pleins d'émotions rapides, qu'aucune cause apparente ne justifie et où les états d'âme les plus différents se succèdent avec une rapidité qui ferait douter de la persistance de la personnalité, chez l'être témoin et sujet de ces variations. C'est le lundi 30 juin 1822: «Le matin, agitation et souffrance insupportables; ensuite calme plein de douceurs; puis tristesse profonde et idées douloureuses. Enfin à dîner et le soir vifs sentiments de plaisir et joie complète d'exister. Ce jour, ajoute-t-elle, a été une vie entière.» Cette mobilité maladive, Prudence la porte dans sa vie réelle, dans ses «enchantements» dont je ne ferai pas l'histoire. Je dirai seulement qu'ils eurent pour premier objet, ce qui était bien fait pour lui plaire, un homme «d'un génie sombre, en proie à mille impressions diverses,» fatigué à l'avance de ce qu'il avait le plus vivement désiré, et souffrant par l'imagination des maux inouïs. Mme de Saman mêle, d'ailleurs, aux sentiments les plus profanes, les aspirations d'une vague religiosité.
Sous cette sensibilité déréglée, sous cette inquiétude d'une âme qui ne trouve pas de repos, je découvre une nouvelle victime du mal du siècle. Elle l'a gagné sans doute, ce mal, dans son goût pour des écrivains qui, en étant atteints eux-mêmes, l'ont propagé par leurs écrits. Je crois retrouver Jean-Jacques Rousseau en plus d'un endroit des Enchantements. J'y retrouve surtout Senancour dont Mme de Saman se rapproche encore plus par la libre allure de la pensée et par la forme quelquefois heureuse, mais plus souvent négligée, de son style. Il y a donc peu d'originalité chez elle. Mais elle devait figurer ici, ne fût-ce qu'à titre de disciple.
VI
Les Artistes.
GÉRICAULT.—DELACROIX.