Ce n'est pas seulement dans les œuvres littéraires qu'on voit la maladie du siècle côtoyer sur certains points l'histoire du romantisme. Les arts, à leur tour, nous offrent le même rapprochement. Géricault, dont tout le monde connaît la célèbre toile du «Radeau de la Méduse» qui parut au salon de 1819, et qui fut l'occasion d'une lutte ardente entre les classiques et les romantiques, Géricault a demandé au poète du désespoir quelques sujets de croquis; il a su rendre avec sa puissance habituelle les passions farouches de Conrad et de Lara.

Au reste, la nature intime de ce grand peintre répondait au caractère de ses œuvres. Un critique M. G. Planche nous a fait connaître que l'amour très-vif du plaisir s'alliait en lui à de fréquents accès de mélancolie. Par une sorte de pressentiment de l'accident qui devait l'enlever dans la force de l'âge (1824), l'image de la mort tenait une grande place dans ses pensées. Une lettre écrite par le peintre Charlet, lettre dont l'authenticité ne peut être contestée, nous apprend même que Géricault a plus d'une fois songé au suicide, et que sans la vigilance de ses camarades, il est probable qu'il eût accompli son sinistre projet. Charlet raconte qu'il l'a sauvé.

On trouve ainsi dans l'éminent auteur du Naufrage les deux faits que nous avons déjà si souvent observés, la tristesse et l'obsession du suicide.

Sans partager des sentiments aussi violents, un autre peintre célèbre, Delacroix, fut aussi, sous la Restauration, le représentant de l'alliance du romantisme et de la mélancolie. On remarque qu'il choisit alors volontiers ses sujets dans les écrits dont l'analyse a déjà fait partie de ce travail. Il débute par le groupe de Dante et Virgile (1822), et il enveloppe le front de ces deux poètes d'un nuage de tristesse. Ensuite il aborde Gœthe (1826) et personne n'a mieux exprimé que lui le caractère étrange et douloureux de la fantastique légende de Faust. Il se mesure aussi avec Byron, (1829, 1835) et il reproduit avec sa fougue merveilleuse les types de ses sombres héros. Plus tard (1839, 1843), quand il sera tenté par Shakespeare, il imprimera un cachet de désolation à la série de ses dessins sur l'impénétrable Hamlet, sur l'apparition lugubre de son père, sur la mort de l'infortunée Ophélie? Qui ne se sentirait surtout saisi d'émotion en face de ce tableau où le jeune prince contemple le crâne d'Yorick d'un air indécis, qui tient le milieu entre les apparences de la méditation philosophique et celles de la folie? Toutes ces œuvres se rapportaient à un même ordre d'idées, à un même genre d'impressions qui dénotent bien quelle était la tendance habituelle de l'artiste, et qui forment un trait d'union entre ces deux grands représentants de l'école moderne, Géricault et Delacroix.

VII
Les Jeunes Gens.

J.-J. AMPÈRE ET SES AMIS.

En présence du concert mélancolique que formaient alors la poésie, la philosophie, le roman, l'art enfin, quelle était l'attitude de la jeunesse de la Restauration?

J'ai déjà parlé en un autre endroit d'une composition de Ballanche intitulée: le Vieillard et le jeune Homme; elle date de cette époque. L'auteur met en scène un jeune homme qui désespère de son siècle et ne sait où se prendre, et un vieillard qui cherche à relever son courage, et à lui rendre la foi en l'avenir. Le vieillard s'adresse au jeune homme en ces termes: «Mon fils, vous portez dans votre sein une secrète inquiétude qui vous dévore... Eh quoi! vous avez à peine quelques souvenirs fugitifs, et déjà vous trouvez qu'ils vous suffisent... Les livres seuls vous ont tout appris. Vous cherchez la solitude comme l'infortuné qui a essuyé mille maux... Caractère bien singulier de l'époque où nous sommes placés! Le jeune homme n'a pas le temps de former des affections; il franchit sans l'apercevoir le moment fugitif où elles devaient naître en lui: le sourire de la beauté n'atteindra pas son cœur, n'enchantera pas son imagination... Les plus hautes conceptions des sages qui pour y parvenir ont eu besoin de vivre de longs jours sont devenues le lait des enfants... Je veux essayer, mon fils, de guérir en vous une si triste maladie, état fâcheux de l'âme, qui intervertit les saisons de la vie, et place l'hiver dans un printemps privé de fleurs.»

Singulière interversion des rôles! Bien souvent on avait vu en face l'un de l'autre le jeune enthousiaste et le vieillard désabusé. Ici les situations sont changées; c'est le vieillard plein encore d'espérance qui réconforte le jeune homme déjà désenchanté. Mais en formulant ce contraste, Ballanche n'a pas cédé au désir de se livrer à un piquant paradoxe, il a seulement constaté un fait dont l'expérience multipliait autour de lui les exemples. Il était en cela d'accord avec un autre observateur sagace.