Dans un morceau inédit jusqu'en 1847, mais écrit en 1817, sous ce titre: De la jeunesse, M. de Rémusat traçait des jeunes gens de cette époque un portrait qu'il est intéressant de rappeler. Après avoir signalé chez eux une tendance à se singulariser, «le dégoût du train commun des choses», il s'arrête sur une figure qui lui paraît reproduire la physionomie de plusieurs de ses jeunes contemporains.

Cléon est né avec des facultés qui donnaient de grandes espérances. Il a reçu une éducation élevée. Mais non content de l'avenir auquel ces avantages lui donnaient le droit d'aspirer, il se croit appelé à des destinées supérieures, et se fait pour son usage un monde imaginaire dans lequel il se complaît. Il vient à aimer, et, sous ce rapport, il paraît se distinguer du jeune homme de Ballanche; mais s'il n'est pas encore aussi glacé que lui, combien il reste tiède! Il a bien le désir de rendre sa situation dans le monde digne de l'objet de son amour, mais pour y parvenir il ne tente rien de sérieux, et ajourne indéfiniment toute entreprise. Il essaie enfin d'écrire un ouvrage, mais sans but précis, sans volonté arrêtée; aussi ne tarde-t-il pas à l'abandonner. Cependant il ne se résigne pas non plus à entrer dans la voie vulgaire et à vivre comme tous les membres de la société. «Il continua, dit M. de Rémusat, de se croire une exception, malheur grave pour qui n'est pas une supériorité... Il fit sentir à qui l'approchait un dédain que ne justifiait aucun succès brillant. Son ton était sec, son langage amer. Il se jouait de tous les sentiments naturels, raillait toutes les croyances, prenait pitié de tous les scrupules, insultait à toutes les idées reçues... Il semblait défier la malveillance qui répondit à l'appel... Il s'endurcit par souffrance et se dessécha bientôt par calcul. Il se disait désespéré; en définitive, il s'ennuya... Il mourut jeune, mais cependant ayant assez vécu pour décevoir jusqu'à la dernière espérance et tarir d'avance jusqu'au dernier regret. Une telle destinée n'est possible que de nos jours.»

Une dernière appréciation doit s'ajouter à ces jugements. Dans un écrit sur lequel je reviendrai en son lieu, Alfred de Musset, lui aussi, a décrit la génération qui débutait dans le monde avec la Restauration. Il l'a dépeinte «ardente, pâle, rêveuse, incrédule, livrée aux appétits matériels.»—«Qui osera jamais, s'écrie-t-il, raconter ce qui se passait alors dans les collèges? Les hommes doutaient de tout: les jeunes gens nièrent tout; les poètes chantaient le désespoir: les jeunes gens sortirent des collèges avec le front serein, le visage frais et vermeil et le blasphème à la bouche.» Enfin, selon lui, la jeunesse au lieu d'avoir l'enthousiasme du mal n'avait que l'abnégation du bien; au lieu du désespoir, l'insensibilité. Sans disputer sur certains détails, il faut reconnaître à l'opinion d'Alfred de Musset à l'égard de ses contemporains quelque autorité.

Est-ce à dire qu'à côté du type de jeunes gens dépeint par Ballanche, Rémusat et Musset, il n'en existât pas d'autres? Ne sait-on pas, au contraire, que beaucoup, loin de s'endormir dans une apathie stérile, se livraient avec ardeur à de laborieuses études, et se préparaient noblement pour l'avenir; que plusieurs même étaient enflammés d'une passion précoce pour les choses politiques, «manquant la classe, a-t-on dit, le jour où l'on chassait Manuel, amoureux indifféremment de Napoléon et de la République, de Mme de Staël et de Mme Roland, fous de René et des lettres de Mirabeau à Sophie, emportant sous le bras Diderot à la classe de rhétorique et Béranger à la classe de philosophie?» Sans doute; mais ces faits ne contredisent pas ceux qui précèdent.

Le mal était du reste, ici encore, mêlé de quelque affectation. Cette désillusion profonde, ce dédain amer, ce désespoir superbe, cet orgueilleux ennui, cette audace de négation que montrait la jeunesse, n'étaient-ils pas imités de Chateaubriand, de Senancour, de Gœthe et surtout de Byron? «Les livres vous ont tout appris,» disait Ballanche; et en effet, les sentiments dont je viens de parler étaient trop précoces et trop outrés pour être parfaitement sincères. Nous allons les examiner de plus près, dans quelques personnalités remarquables.

Un mot d'abord d'un homme qui plus tard est devenu un grand publiciste, qui ne s'est jamais complètement guéri d'un certain fonds de tristesse et d'inquiétude, mais qui alors était particulièrement atteint de ce qu'on a appelé le mal de la jeunesse. M. de Tocqueville écrivait, le 16 septembre 1823, à un ami, M. Eugène Stoffels: «Mon cher ami, tâche de t'occuper fortement, chasse, danse, remue-toi; enfin substitue, autant que possible, l'activité du corps à celle de l'âme. La première peut fatiguer la machine, mais ne l'use jamais; la seconde, à notre âge surtout, ne peut pas être en action sans se retourner sur elle-même, et produire des maux qui, quoique sans cause réelle, n'en sont pas moins bien vifs. J'en sais, malheureusement, quelque chose pour ma part.»

J'arrive à d'autres noms qui ont eu aussi, avec plus ou moins d'éclat, leur célébrité.

En 1818, il y avait à Paris un petit cénacle d'amis, liés entre eux par des études analogues et par des goûts semblables. Ils sortaient du collège, et ils entraient à peine dans le monde. Le premier d'entre eux était Jean-Jacques Ampère. Autour de lui se groupaient Jules Bastide, Albert Stapfer, Alexis de Jussieu, Franck-Carré, et quelques autres encore. Les circonstances ayant séparé ces fidèles amis, ils avaient suppléé à l'absence par les lettres. La correspondance d'Ampère nous dévoile le cœur de ces jeunes gens.

Ampère, éloigné de son ami Bastide, lui écrit en janvier 1820: «Ah! il y a des moments où il me semble, comme à Werther, que Dieu a détourné sa face de l'homme et l'a livré au malheur, sans secours, sans appui. L'homme est ici-bas pour s'ennuyer et souffrir.» Le 20 mai 1820, la note est encore plus sombre. «Mon cher Jules, la semaine dernière, le sentiment de malédiction a été sur moi, autour de moi, en moi. Je dois cela à Lord Byron; j'ai lu deux fois de suite le Manfred anglais. Jamais, jamais de ma vie, lecture ne m'écrasa comme celle-là. J'en suis malade. Dimanche, j'ai été voir coucher le soleil sur la place de l'esplanade: il était menaçant comme les feux de l'enfer. Je suis entré dans l'église, où les fidèles en paix chantaient l'alleluia de la résurrection. Appuyé contre une colonne, je les ai regardés avec dédain et envie. J'ai compris pourquoi la malédiction de Lord Byron finissait par ces mots:

L'univers tout entier sur ton cœur a passé: