Que ce cœur désormais soit aride et glacé.

Le soir j'ai dîné chez Edmond; il a fallu parler avec Mme Morel de papiers peints et d'appartements. A neuf heures, je n'en pouvais plus; j'étais dans un désespoir amer et violent, les yeux fermés, la tête penchée en arrière, me dévorant moi-même. Je laissai tomber quelques mots de douleur et d'ironie aux consolations de la douce Lydia.» Un autre jour, il s'en prend à la philosophie et il veut rompre avec la société: «Que je maudis, que j'exècre la philosophie! C'est elle qui m'a amené au dégoût de toutes choses; je crois que je donnerai ma démission de la société... Oui, il faut que je parte, je ne sais ce qui m'arrête; mais où aller?» Dans cette même lettre du 1er juin 1820, il avoue qu'il cède encore à la tentation des choses du monde, mais il s'en accuse aussitôt: «Croirais-tu que ces jours-ci j'ai eu des ambitions de gloire, des rêves poétiques! Pauvre fou!... J'ai même fait quelques vers; j'en ferai quelques autres dans ma vie, mais je ne sais pas si je pourrai rien finir. Que m'importe!» Deux jours après, il raconte à son ami qu'il vient de subir une nouvelle crise: «Mon cher Jules, lundi je t'avais écrit une lettre satanique, mais je la déchire; cet accès de rage contre le destin a fait place à un dédain profond de toute chose, de l'avenir et de moi-même. Je veux partir.» Il part, en effet. De Vevay, il écrit le 10 août: «Je relis Werther, au fond duquel je n'avais jamais pénétré, et deux volumes de Lamennais; dans le second, il y a des passages absolument faits pour nous. Dieu, que cet homme a le sentiment de la ruine!» Enfin, dans une lettre de Berne, du 20 septembre 1820, il écrit ces lignes: »Mon ami, aie soin de toi. Obermann nous crie: Serrez-vous, hommes simples qui avez le sentiment de la beauté des choses naturelles. Nous tous qui souffrons, aidons-nous.»

Celui à qui s'adressaient ces confidences et ces exhortations était fait pour comprendre les unes et avait besoin des autres. Il souffrait comme Ampère. Il lui écrivait que la solitude n'était pas bonne dans leur commune situation; il n'attendait, d'ailleurs, de consolation d'aucun côté; atteint dans sa santé, il envisageait la mort sans les espérances sublimes qui l'adoucissent et qu'il eut cependant désiré posséder. Il faisait entendre des lamentations d'un caractère plus philosophique que celles de son ami, mais d'une philosophie tourmentée. «Que les jours et les nuits sont tristes! écrivait-il... Ah! pourquoi suis-je loin de vous? Seul, les fantômes m'assiègent... Ah! si après la mort nous devions nous retrouver un jour, combien je serais tranquille! Mais non, toute affection sera brisée, il faut se contenter de cette misérable vie de la terre où l'on voit des rochers, des nuages;... non, je ne comprendrai jamais que mon âme qui possède l'infini, puisse s'anéantir. Je me perds dans ces mystères terribles!» (19 août 1820).

Les autres membres du groupe d'Ampère n'étaient pas moins blessés. Après avoir dit à Bastide tu souffres autant que moi, Ampère ajoutait: «Et Franck! et Stapfer!» Ce dernier, traducteur des œuvres dramatiques de Gœthe, prononçait des paroles amères que son ami nous a rapportées: «Albert me disait l'autre soir: il y aura toujours quelque chose de sombre, de désenchanté au fond de notre existence» (Lettres de 1820 et 1821). Enfin, un autre jeune homme qui n'apparaît dans ce cercle qu'en 1822, mais qui appartenait comme Ampère à une famille de savants et que cette circonstance devait rapprocher de lui, s'y rattachait encore par des affinités de sentiments et de caractère. C'était Alexis de Jussieu. Il écrivait à Ampère, en juin 1822: «J'ai l'esprit calme et reposé par quelques heures de tristesse. J'ai travaillé tout le jour à mon état, car j'ai un état dans le monde.—Je suis très mélancolique; encore deux ans à peine, et je n'aurai même plus la présomption de la jeunesse pour me faire rêver une petite renommée. Cette idée me décourage.» Et l'année suivante, le 25 octobre, après avoir fait à son ami le récit d'une passion malheureuse, il ajoutait, non sans éloquence: «L'irréparable, le passé, l'impossible, tout est négation dans le monde. La vie n'est qu'un long refus du bonheur, et nous autres, vils mendiants que nous sommes, nous le demandons toujours.»

Ces jeunes hommes, expression choisie du tempérament moral alors si répandu, ressemblent assez, on le voit, aux portraits que j'ai cités plus haut. Ils se présentent seulement avec des traits moins contractés, un sourire moins amer, un air plus aimable.

Avec plus de naturel? Je ne le prétends pas, et n'a-t-on pas déjà reconnu les influences avouées auxquelles obéissaient ces jeunes esprits? C'était Werther, avec ses déclamations contre la société; c'étaient les créations de Byron avec leur sombre ironie, leur froid dédain et leurs prétentions sataniques; mais c'était surtout Obermann, avec ses habitudes rêveuses, son goût de la nature, ses vaines aspirations et ses efforts vite découragés. Tous et avec eux un autre ami encore, nommé Sautelet, avaient conçu, paraît-il, pour Senancour «une admiration mystérieuse et concentrée, qui ressemblait d'autant plus à un culte, dit Sainte-Beuve, qu'elle était le secret de quelques-uns.» Ce culte, d'ailleurs, ne s'exerçait pas sans opposition. M. Cousin, à qui ces jeunes gens étaient également dévoués, ne les approuvait pas, et ne leur cachait pas sa façon de penser. Mais la chose est racontée de façon différente par Sainte-Beuve et par Ampère lui-même, et il faut entendre les deux versions. «M. Cousin, dit Sainte-Beuve, impatient peut-être de ce partage, et pour couper court à ce qui lui semblait un engouement, leur avait dit un jour que l'auteur d'Obermann avec sa mélancolie stérile ne pouvait être qu'un mauvais cœur. Ce mot d'un maître et qui lui était échappé un peu à l'aventure étonna et troubla profondément les adeptes, mais sans toutefois les désenchanter.» Voici le récit d'Ampère: «Nous avons quitté Cousin à Lyon, il paraît qu'Albert (Stapfer) a eu avec lui en route une prise violente touchant Senancour, Byron, Lamennais, qu'il appelle des polissons, des degrés du néant, des gens qui ramassent de la boue et en font des petits tas, et autres gentillesses philosophiques, dont il m'avait déjà répété une partie; mais je n'ai pu m'empêcher de lui rire au nez quand il m'a dit à moi: «M. Senancour, c'est une bête.» Je crois plus volontiers à l'authenticité de ce dernier mot, qui nous est rapporté par un témoin direct et qui est bien conforme à la verve impétueuse de celui auquel il est attribué. Au surplus, si l'un de ces jugements était dur pour le caractère de M. de Senancour, l'autre n'était pas flatteur pour son esprit, et tous deux devaient froisser grandement ses admirateurs. Mais les deux narrations sont d'accord pour dire que leurs convictions n'en furent nullement ébranlées.

Cependant le mal chez ces jeunes gens ne devait pas avoir une longue durée. Sa guérison prochaine se devine dans la correspondance d'Ampère. On peut noter le moment où, fatigué de son rôle de désespéré, il laisse percer la pensée qu'il ne refusera pas de se laisser consoler. A propos de ce que disait son ami Albert, de ce quelque chose de sombre et de désenchanté qu'on trouve au fond de notre existence, il répondait (10 novembre 1821): «Je commence à croire que toutes les joies n'en seront pas bannies... je pleurerai l'idéal impossible, sans méconnaître les biens réels;» et l'année suivante (juin 1822), il écrit de Vanteuil à Mme Récamier: «Je ne me plais pas dans la sécheresse; je ne demande pas mieux que d'être heureux.» Bientôt après, il reprend sur lui assez d'empire pour composer, du souvenir de ses exaltations juvéniles mêlé à des tableaux Teutoniques et Scandinaves, une nouvelle, intitulée Christian ou l'Année romaine. Chacun sait, du reste, qu'il a pleinement réussi à dompter ses découragements imaginaires, et que, dans le cours d'une existence trop bornée mais bien remplie, il a prodigué des trésors d'ardeur curieuse, de laborieuse activité et d'affection passionnée, qui ont attesté en lui, même après l'âge normal, cette jeunesse d'esprit et de cœur qu'il se défendait d'avoir en sa vraie saison.

La plupart de ses amis ont donné à leur tour le spectacle d'une transformation non moins profonde. J'ignore ce que sont devenus Stapfer et Sautelet, mais Bastide, Franck-Carré et Jussieu sont entrés dans la vie pratique. La Révolution de 1830 leur a ouvert diverses voies, et ils n'ont plus parlé de leurs souffrances. J'imagine que plus d'un de leurs semblables moins connus a suivi la même marche, et n'a pas tardé à dépouiller sa première forme. Aussi serait-on tenté de dire après tout: douce tristesse encore que celle de ces jeunes gens; mélancolie d'imagination qui semble une sorte de coquetterie à l'adresse du bonheur qui les attendait, mais qui le plus souvent ne les a pas empêchés à une certaine heure de jouir de la vie, et qui n'a servi peut-être qu'à en rehausser le prix à leurs yeux.

Quoi qu'il en soit, et tout au moins en apparence, la jeunesse ne faisait pas exception à l'état maladif très commun parmi nous pendant la Restauration et qu'on va retrouver encore hors de la France.