VIII
Les Étrangers.
ITALIE.—ALLEMAGNE.—ANGLETERRE.—RUSSIE.
En effet, le mouvement que nous avons suivi déjà à l'étranger jusqu'en 1815 ne s'était pas ralenti après cette date. Il présentait même cette particularité remarquable qu'il se faisait surtout sentir chez une nation, l'Italie, peu disposée, par son caractère national à s'y prêter, et chez laquelle nous n'en avons encore rencontré qu'un seul exemple.
C'est une figure importante au point de vue où nous nous plaçons que celle de Leopardi. On s'accorde à voir en lui le créateur du pessimisme dans sa forme moderne. C'est lui qui a inauguré la théorie, devenue depuis célèbre, des trois stades de l'illusion, l'illusion du bonheur parfait, l'illusion de l'éternité bienheureuse, l'illusion de la transformation du monde par le progrès de la science. Il n'aurait cependant pas des titres suffisants à notre attention dans une étude qui n'a pas pour objet direct le pessimisme philosophique, s'il n'avait fait qu'exposer la théorie de l'Infelicità. Mais on voit si bien qu'il ne fait qu'un avec son système, et qu'il n'a pas su se faire, comme d'autres, une réserve secrète de bonheur, qu'on ne doit pas hésiter à le ranger non seulement parmi les pessimistes, mais aussi parmi les mélancoliques. Et pouvait-il ne pas l'être? En vain, lui-même affirme que ce n'est pas dans des chagrins intimes qu'il a puisé ses idées désespérées; il n'est pas possible que le sentiment de sa disgrâce physique, le délabrement de sa santé ruinée de bonne heure par un travail excessif, les douleurs de son patriotisme blessé par l'oppression de l'Italie, les peines d'un amour malheureux, n'aient pas contribué à assombrir sa pensée. Mais supposons, je le veux bien, cette disposition innée en lui.
En tout cas, quel sentiment d'amertume réellement éprouvée dans ces lignes du dialogue de Tristan et de son ami: «Je me garde bien de rire des desseins et des espoirs des hommes de mon temps; je leur désire, de toute mon âme, le meilleur succès possible; mais je ne les envie ni eux, ni nos descendants, ni ceux qui ont à vivre longuement. En d'autres temps, j'ai envié les fous et les sots, et ceux qui ont une grande opinion d'eux-mêmes, et j'aurais volontiers changé avec n'importe qui d'entre eux; aujourd'hui, je n'aime plus ni les fous, ni les sages, ni les grands, ni les petits, ni les faibles, ni les puissants: j'envie les morts, et ce n'est qu'avec les morts que je changerais!» La suprême espérance de Leopardi est le néant. Bien des écrivains ont parlé de l'ennui d'exister, de la fatigue de vivre; lui, il a trouvé un mot qui les dépasse: la Gentilezza del morir. En maint endroit, sa correspondance révèle les angoisses de sa pensée. Il en est de même de sa poésie. On a surtout retenu de lui une pièce qui a pour titre l'Amour et la Mort. On y lit ces vers que je cite dans la traduction qu'en a donnée Sainte-Beuve:
Et toi, qu'enfant déjà j'honorais si présente,
Belle mort, ici-bas seule compatissante
A mes tristes ennuis, si jamais je tentai
Aux vulgaires efforts d'arracher ta beauté
Et de venger l'éclat de ta pâleur divine,