Ne tarde plus, descends, et que ton front s'incline
En faveur de ces vœux trop inaccoutumés.
Je souffre et je suis las; endors mes yeux calmés,
Souveraine du temps.
De telles inspirations justifient le surnom de «sombre amant de la mort» que Musset décerna plus tard au «pauvre Leopardi» et les vers qu'il lui a consacrés.
Comme philosophe Leopardi avait, à son insu, en Allemagne, un disciple qui, ainsi qu'il arrive parfois, devait dépasser son maître. Schopenhauer connaissait les poésies de Leopardi quand il composa son Traité du monde comme volonté et comme représentation. Les vues de Leopardi sur le monde sont le point de départ de celles de Schopenhauer; mais celui-ci leur donne une forme savante et établit l'impossibilité du bonheur par des raisonnements. Tout, dit-il, dans l'homme aboutit à la volonté; le désir lui-même est une volonté; or le désir est une souffrance; mais la satisfaction du désir est la fin de la volonté, et la fin de la volonté, c'est la mort; donc le bonheur n'est pas réalisable; à la différence de la douleur qui est positive, le bonheur est négatif, et le non-être est préférable à l'être, ce qu'il fallait démontrer. Mais si Schopenhauer a donné à la doctrine de Leopardi des développements inattendus, il est resté bien au-dessous de lui dans l'expression de la tristesse. Il n'a pas mis dans son œuvre l'accent personnel et convaincu qu'on observe dans celle du grand poète italien, et sa biographie nous apprend qu'il était loin de porter dans la vie les sombres idées auxquelles aboutit sa doctrine. Il n'appartient donc qu'indirectement à la maladie du siècle.
Du reste, à l'époque de sa publication, son livre produisit peu d'effet, même sur ses compatriotes. L'heure du pessimisme abstrait n'avait pas encore sonné pour eux. Ils s'en tenaient au pessimisme individuel. Ils restaient voués au culte de Gœthe et Werther poursuivait parmi eux ses ravages. Au nombre des suicides les plus retentissants inspirés alors par cette œuvre funeste, il faut placer celui de Charlotte Stieglitz. Femme d'un poète doué de plus d'amour-propre que de talent, et voyant l'imagination poétique languir en lui, cette malheureuse chercha à la ranimer par un grand coup, et ne trouva rien de mieux que de se donner la mort, sacrifice qui serait héroïque s'il n'était criminel, et qui découvre bien la profondeur du mal dont souffrait ce monde de gens de lettres, vaniteux, épuisé, livré à des besoins artificiels, et dépourvu de règle et de principes!
De son côté, l'Angleterre continuait à suivre les mêmes errements. Le désespoir de Byron y était toujours un objet d'émulation et d'envie. Certaines gens ne se lassaient pas de mettre leur gloire à paraître profondément tristes. Chateaubriand qui a pu observer, pendant qu'il représentait la France en Angleterre, cette singulière manie, nous en a laissé le tableau suivant: «En 1822, dit-il, le fashionable devait offrir au premier coup d'œil un homme malheureux et malade; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, par les préoccupations du désespoir; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal; lèvres contractées en dédain de l'espèce humaine; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être.» L'auteur de René avait-il bien le droit de railler ainsi les disciples de Byron? N'était-il pas lui-même le père d'une famille de jeunes désespérés, et le fashionable de 1822 ne rappelle-t-il pas un portrait célèbre qui nous montre précisément le vicomte de Chateaubriand la main sur la poitrine, l'œil sombre, le front soucieux et les cheveux jetés au vent? Il est vrai que, d'un côté, il y avait le génie et l'originalité, de l'autre, seulement l'imitation puérile. Toujours est-il que l'Anglais mélancolique dont nous parle Chateaubriand est peint d'après nature et porte bien sa date.
En même temps, une nouvelle puissance entrait dans ce qu'on pouvait appeler la confédération européenne de la mélancolie. La Russie, en y prenant rang, agissait d'abord, en quelque sorte, comme alliée de la France. Sans aller, comme l'a fait le comte Labinski, sous le nom de Jean Polonius, dans des poésies, d'ailleurs assez dépourvues de caractère, jusqu'à lui emprunter son idiôme même, le comte Kamorinski s'inspirait de son génie nouveau, surtout des méditations de Lamartine. Cette importance donnée aux œuvres intellectuelles de notre pays mérite d'autant plus d'être remarquée que, jusqu'à présent, j'ai eu à signaler bien plutôt l'influence de l'étranger sur la France. Notons donc un fait qui peut être flatteur pour notre orgueil national.
Toutefois, d'autres encore que nous pouvaient revendiquer un honneur semblable. L'Angleterre et, dans une certaine mesure, l'Allemagne ont eu à ce moment sur la Russie leur part d'influence. Pouchkine a été appelé le Byron russe. Marlinski avait aussi du Byron dans le sang. Les deux poètes russes que je viens de nommer ont exercé sur la jeunesse de leur temps une action profonde, le dernier surtout. «Les héros à la Marlinski, a dit M. Tourguéneff, se rencontraient à chaque pas, surtout en province, et en particulier dans l'armée et dans l'artillerie; ils parlaient et correspondaient dans sa langue; ils gardaient dans le monde un air sombre, renfermé, l'orage dans l'âme et le feu dans le sang, comme le lieutenant Belozor de la frégate Nadèdja. Ils dévoraient les cœurs des femmes; c'est à eux que s'adressait la dénomination de fatal.» Ce type s'est conservé longtemps, et il est reproduit dans un roman de Lermontoff. «Que de choses, dit encore M. Tourguéneff, ne trouve-t-on pas dans ce type? le byronisme, le romantisme, les souvenirs de la Révolution française, des décembristes, et l'adoration de Napoléon; la foi au destin, à une étoile, à la force du caractère, de la pose et de la phrase; et l'angoisse du vide, les inquiétantes fluctuations d'un étroit amour-propre, en même temps que l'audace et la force agissante, etc...»