Mais pour marcher du même pas que la littérature étrangère, la nôtre n'avait pas besoin de l'imiter, elle n'avait qu'à suivre ses propres exemples. Les écrivains français du commencement de ce siècle dont j'ai rappelé les ouvrages et qui eux-mêmes avaient dû beaucoup à leurs devanciers, étaient à leur tour devenus pour nous des maîtres; Mme de Staël, Chateaubriand et Senancour avaient laissé des disciples que j'ai cités, et qui perpétuaient, bien qu'avec moins de vigueur, les enseignements de leur école.
C'en est assez pour expliquer que le mal du siècle se soit maintenu, quoiqu'affaibli, chez nous pendant la Restauration. Alfred de Musset en donne encore une autre raison, à savoir, le prétendu abaissement d'un gouvernement, incapable, selon lui, de satisfaire un grand peuple partagé entre les regrets de sa gloire évanouie et les espérances d'une liberté sans cesse ajournée. Quoique ces critiques soient généralement tenues pour injustes aujourd'hui, il est vrai que les préjugés avaient soulevé contre la Restauration des passions implacables, et que plusieurs de ceux que nous avons nommés dans cette partie de notre étude voyaient ce régime avec aversion. Tel fut le cas de Joseph Delorme, de Farcy, et un peu des amis d'Ampère. Mais encore une fois, les principales causes du mal étaient ailleurs. Elles étaient dans des impressions du berceau ou des souvenirs de l'adolescence; dans l'action du génie étranger sur le génie français, enfin dans la fidélité du génie français lui-même à ses anciennes traditions. De ces trois causes, auxquelles se mêlèrent çà et là certaines circonstances particulières, quelquefois peu honorables, que j'ai indiquées quand elles se présentaient, la première fut la plus puissante, et c'est celle dont on doit tenir le plus de compte, quand on veut apprécier l'époque que nous venons de parcourir.
Mais ces considérations ne s'appliquent qu'à notre pays. Il est plus difficile de déterminer les causes du mal hors de la France, et de ramener à des lois générales des phénomènes répartis sur des points du globe fort différents.
Cependant, on peut croire que le fait dont j'ai déjà parlé plus haut et dont a vu certains effets sur la France, n'a pas été sans exercer aussi son influence sur une partie de l'Europe. Tandis qu'à la suite de l'invasion de notre sol par les armées alliées nous étions conduits à prendre aux étrangers des manières de sentir et des formes pour les exprimer, les étrangers à leur tour devaient nous faire les mêmes emprunts. Enfin, rapprochés les uns des autres, comme ils l'étaient de nous, par cet événement, ils devaient être par là même portés à s'imiter mutuellement, besoin qui, d'ailleurs, est toujours naturel à l'esprit humain. Ainsi la mélancolie de quelques-uns tendait à devenir l'attribut de tous, et il ne faut plus s'étonner de voir que divers peuples de l'Europe tantôt suivent nos traces, tantôt se copient réciproquement, et que, si Kamorinski et Thorarensen s'inspirent de Lamartine, Schopenhauer reproduise Leopardi, Pouchkine et Marlinski prennent Byron pour modèle, enfin Mickiewicz relève à la fois de Byron et de Gœthe.
Tels étaient le caractère et les causes du mal du siècle pendant la période qui va de 1825 à 1830. Il nous reste à retracer ce qu'il fut dans la dernière phase de son existence.
IV
1830-1848
I
M. Victor Hugo.
En parlant de la poésie sous la Restauration, j'ai indiqué les rapports qui unissaient le romantisme au mal du siècle. Cette alliance ne s'est pas rompue sous la monarchie de Juillet, et M. Victor Hugo en est une première preuve.