Si je n'ai point encore parlé de ce grand poète, bien que l'apparition de ses premières œuvres date de 1819, c'est que celles-ci n'avaient rien, ou presque rien, à démêler avec le sujet de ce travail. A peine peut-on noter dans les Odes et Ballades une méditation sur la solitude, un accès de mélancolie, une protestation contre la dureté de notre destin. En général, dans ses poésies écrites sous la Restauration, Victor Hugo recherche des sujets tout différents. Sa muse s'éprend de gloire, de liberté, de dévouement; elle s'échauffe aux grands souvenirs de l'histoire, elle adore tout ce qui luit et tout ce qui retentit. Mais à partir de 1839, au débordement de la fougue juvénile succède une phase d'inspiration plus calme; le poète se recueille davantage, et se consacre plus volontiers à la description des sentiments intimes de l'âme. Les titres de ses ouvrages: Feuilles d'automne (1831), Chants du crépuscule (1835), Voix intérieures (1837), Rayons et ombres (1840), Contemplations (1830-1855), ouvrage qu'on pourrait appeler, dit-il, «les Mémoires d'une âme,» éveillent l'idée d'impressions voilées par une teinte de tristesse, et plusieurs des pièces de vers qu'ils renferment répondent à cette donnée.
Et d'abord, on a déjà vu plus haut que l'école romantique avait mis en honneur les déshérités de la nature. M. Victor Hugo est fidèle à cette tradition. Il a des sympathies douloureuses pour l'araignée et l'ortie. Il les aime parce qu'on les hait, parce qu'elles sont maudites et chétives; parce qu'elles sont vouées à un sort fatal, toutes deux «victimes de la sombre nuit,» enfin, «parce qu'il n'est rien qui n'ait sa mélancolie;» et il pense que si l'on montrait à l'araignée et à l'ortie un peu plus de mansuétude, on entendrait «la vilaine bête et la mauvaise herbe murmurer: Amour!» Passons à des choses plus sérieuses.
Ici, il adresse à une jeune femme qu'il avait vue pleurer en secret, une pièce, à laquelle il donne pour épigraphe le mot déjà cité: «Flebile nescio quid,» et dans laquelle on trouve un éloge des larmes, qui peut être comparé à celui que la musique de Schubert a rendu célèbre. Dans la pièce suivante, il se plaint des chagrins et des déceptions que nous garde la vie, et il s'écrie:
Où donc est le bonheur? disais-je,—Infortuné!
Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.
Ironique action de grâces envers la Providence! Ce bonheur dont il la remercie, quel est-il? Il ne se compose que de quelques impressions fugitives, et de souvenirs qui ne peuvent rendre la réalité disparue! «Hélas! ajoute-t-il,
Hélas! naître pour vivre en désirant la mort!
Grandir, en regrettant l'enfance où le cœur dort,
Vieillir, en regrettant la jeunesse ravie,
Mourir, en regrettant la vieillesse et la vie!