Encore un soupir à ajouter à tous ceux que provoque, depuis le commencement du monde, le malheur de vivre! Quelle triste vue aussi du monde, et de l'humanité dans la Contemplation qui a pour titre: Melancholia, dans laquelle il parcourt les misères de chaque état! Femme abandonnée, poète méconnu, enfant orphelin, vieux soldat réduit à un labeur dur et ingrat, tous excitent en lui une douloureuse pitié; il n'est pas jusqu'à la bête de somme, mourant sous la charge et sous les coups, qui n'ait droit à sa commisération. Et, à côté de la faiblesse opprimée, il montre la force triomphante, le vice égoïste et la richesse impitoyable; et résume sa pensée sur le mal social, par cette invocation:

O forêts! bois profonds! solitudes! asiles!

Si l'on quitte ces généralités et qu'on descende davantage dans la pensée personnelle du poète, on voit qu'elle était travaillée par de cruelles anxiétés. Il souffre du mal du doute et il le décrit avec un profond accent de vérité. Sous ce titre: Que nous avons le doute en nous, il s'écrie:

Je vous dirai qu'en moi je porte un ennemi,

Le doute!...

Le doute! mot funèbre!....

La poésie intitulée: Pensar-Dudar, dédiée comme la précédente à Mlle Louise Bertin, n'est pas moins expressive à cet égard. Longtemps encore, cette angoisse obsédera son esprit, et, dans les Contemplations, on en trouvera plus d'une trace à une date éloignée de celle où nous nous plaçons en ce moment. Les Pleurs dans la nuit le montrent, en 1855 comme en 1830, absorbé dans la recherche inquiète de l'inconnu:

Mon esprit qui du doute a senti la piqûre

Habite, âpre songeur, la rêverie obscure