Aux flots plombés et bleus,
Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,
Et qui fait boire une eau morte comme la nymphe
Aux rochers scrofuleux.
Dans la même pièce, le doute est aussi pour lui «le fils bâtard de l'aïeule sagesse,» le «morne abri dans nos marches sans nombre» et le «mancenillier à l'ombre duquel l'homme s'endort.» Et c'est encore le même sujet qu'on retrouve dans quelques-unes des pièces suivantes: Horror, Dolor, Spes. Sans doute, à aucune époque de la vie de M. Hugo, le doute n'équivaut chez lui à la négation; il éprouve, au contraire, le besoin de croire, et ce besoin s'affirme en lui par des élans religieux, et par de puissantes élévations vers le Créateur. Mais ces alternatives même constituent un des aspects du mal du siècle, et l'on peut ainsi affirmer que, sur plusieurs points, M. Victor Hugo n'a pas été étranger à ce mal.
Cependant, ce que nous savons de sa vie n'explique pas de sa part une disposition à la tristesse. A l'heure où il s'exprimait comme on l'a vu sur la destinée humaine, il n'avait pas encore éprouvé les grands malheurs de famille qui l'ont atteint depuis; et il réunissait, ce semble, toutes les garanties de bonheur. Il faut donc penser qu'il subissait une influence secrète qui dominait les conditions même de son existence. Pour son scepticisme intermittent, la chose est certaine; il l'a puisé dans l'air qu'il respirait. Si le doute qui le fatiguait n'est pas malheureusement une infirmité exceptionnelle dans l'intelligence humaine, il est surtout le lot des générations semblables à celle dont le poète faisait partie. Voyez comme il la représente: «Son berceau risqué sur un abîme, vogue sur le flot noir des révolutions;» c'est une époque où «les ténèbres partout se mêlent aux lueurs,» où «rien n'est dans le grand jour et rien n'est dans la nuit;» enfin, «une époque en travail, fossoyeur ou nourrice, qui prépare une crèche ou qui creuse un tombeau.» M. Victor Hugo, il le reconnaît, n'a pas résisté aux fluctuations qui agitaient l'esprit de son temps. On voit donc en lui un nouvel exemple de l'action dissolvante du siècle sur la fermeté des croyances et sur la solidité des convictions.
Il n'entre pas dans mon intention de pousser plus loin l'application de cette remarque et de rechercher dans la longue carrière de M. Victor Hugo les faits qui la justifieraient encore. De tous les hommes illustres qui figurent dans ce travail, M. Victor Hugo est le seul survivant. Il a donc droit doublement à nos égards. Contentons-nous d'avoir rappelé ce qu'il était à un moment de son existence ondoyante, entre 1830 et 1848.
II
Poètes divers.
DONDEY.—BOULAY-PATY.—TH. GAUTIER.—E. ROULLAND. LES POÈTES SUICIDES.