Au-dessous de lui, se range une cohorte innombrable de moindres écrivains, les poètæ minores de l'époque. Tous ne sont pas cependant les disciples de M. Victor Hugo; plusieurs sont plutôt élèves de Lamartine, beaucoup, de Gœthe et de Byron. Mais quelle que soit sa nuance, le romantisme atteint alors sa plus large extension, et il nous faut demander encore à cette phase de son histoire les nouveaux documents qui doivent servir à celle de la maladie du siècle.
Il n'est peut être pas, dans l'histoire littéraire, de période plus féconde en productions poétiques que celle qui va de 1830 à 1848. La première moitié surtout de cette période se distingue par l'abondance des volumes qu'elle a jetés sur le marché littéraire. De 1830 à 1840, sans parler des pièces de théâtre, on n'a pas compté, en moyenne, moins de 382 recueils de vers par an, et en 1830 ce chiffre s'était élevé à 498. Or, beaucoup de ces ouvrages, dont les auteurs ne valent même pas, on peut l'affirmer, «l'honneur d'être nommés,» appartenaient à l'école mélancolique. Leurs titres déjà sont bien significatifs. Mélodies nocturnes; Chants de l'âme; Chants du cœur; Deuil; Souffrances; Soupirs; Désespoirs; telles étaient les annonces attrayantes qui devaient séduire les acheteurs. La marchandise répondait à l'étiquette. «Le poète psychologue, dit M. Ch. Louandre, dans un article du mois de juin 1842, travaille de préférence sur les individualités souffrantes qui ont gagné au contact de Manfred quelque plaie incurable et profonde.» S'agit-il de poëmes en dialogues ou de poëmes drames, forme assez fréquemment employée à cette époque, «les héros sont d'ordinaire des collatéraux de Werther et de Don Juan. Ils participent de la double nature de leurs aïeux, et, par nécessité d'origine, par tradition de famille, ils sont tout à la fois mystiques, blasés, rêveurs et mauvais sujets. Ils boivent l'orgie, broient les femmes, débitent de longues tirades au clair de lune et finissent ordinairement par le cloître ou le suicide.» Enfin on exploite la mort et ses terreurs, on ouvre les tombeaux, on évoque les spectres, et tout un monde de démons, de gnômes, de farfadets vient remplacer le monde des vivants.
Pour bien faire, le poète devait ressembler à ses héros. «Il était de mode alors dans l'école romantique» nous rapporte Th. Gautier, un romantique qui n'a pas laissé de se rendre compte des ridicules de son parti, «il était de mode d'être pâle, livide, verdâtre, un peu cadavéreux, s'il était possible. Cela donnait l'air fatal, byronien, giaour, dévoré par les passions et les remords.» Je trouve deux autres descriptions des poètes d'alors et de leurs admirateurs, dans un livre qui vient du camp classique, et dont j'ai déjà parlé. A propos de Joseph Delorme, M. Jay a décrit une soirée romantique. L'escalier de la maison dans laquelle il nous fait pénétrer «est garni des deux côtés de cyprès et d'épicéas en caisse et en pots, surmontés à la dernière marche de deux saules pleureurs. Un domestique en livrée rouge et noire nous introduit dans un grand salon surnommé le salon de la mélancolie. L'ameublement en est sombre et sévère. Ce salon est orné de quelques tableaux de la nouvelle école, parmi lesquels on distingue, le Cauchemar, une Expédition de Vampires, le Massacre de Scio, l'Apparition d'un Revenant, une volée de Chauves-Souris, et la Ronde du Sabbat.» Les personnages répondent au décor. La maîtresse du lieu, en dépit d'un embonpoint un peu gênant, est vêtue d'une robe blanche garnie de roses noires, et sa chevelure est arrangée en forme de papillons de nuit; une jeune dame est habillée en Velléda. Plusieurs auteurs, quelques-uns encore inédits, nous sont présentés. «Je remarque, continue le narrateur, l'un d'eux que l'on a surnommé le Bel Obscur, parce qu'il ne s'exprime qu'à demi-mots, et ne se déride jamais; Jérôme, dit le Mélancolique, parce que, bien que la nature l'ait doué d'une figure triviale et joyeuse, il excelle à décrire l'agonie des mourants; sa muse ne sort pas des ruines et des tombeaux; il a chanté le ver du cercueil; ses vers et sa prose sont pleins de ténèbres.» Un jeune homme a été baptisé le Terrible; «en effet personne ne peint mieux que lui la décomposition des cadavres et les phénomènes de la putréfaction.»—«Penché près de la baronne Médora, muse de la rue Bleue, qui agite, en guise d'éventail, une petite branche de cyprès, quel est cet homme qui cache en vain son âge sous des prétentions de jeunesse? c'est le comte de la Roche-noire, auteur de nombreux romans, et d'une ballade intitulée: le Spectre, monté sur un fantôme de cheval, qui va chercher sa fiancée, et la ramène au grand galop à son cercueil.» Telle est la réunion qui s'apprête à fêter une grande solennité: la conversion d'un classique. Ajoutons que chacun, en attendant ce moment, fait honneur à d'excellents rafraîchissements, ce qui prouve que «si le cachet de la nouvelle littérature est que les poètes doivent paraître toujours tristes, languissants, et prêts à mourir, cela n'est que pour la forme. Seulement les muses présentes lèvent les yeux au ciel en mangeant leurs gâteaux, et chaque verre de punch est accompagné d'un soupir.» Ces plaisanteries ne nous font-elles pas suffisamment connaître ce qu'était la société des poètes subalternes de l'école de 1830? Quittons cette multitude obscure et arrivons à des personnalités plus dignes d'intérêt.
J.-P. Veyrat qui, exilé de Chambéry en 1832, s'était établi à Paris précisément dans la maison habitée par Hégésippe Moreau, adressait à Byron des vers pleins d'admiration, et l'interpellait en ces termes: «O Job de la pensée, ô grand désespéré!» Mais, plus heureux que Moreau, il trouva un remède à ses misères de toute nature en se retirant au milieu des Alpes, où, malgré quelques retours d'anciennes inquiétudes d'esprit, malgré des moments d'agitation pendant lesquels il se comparait à Manfred, secouant ses cheveux au vent des glaciers, il finit, consolé comme Obermann.
Aimé de Loy, un poète errant et inquiet, dans des recueils imprimés en 1827 et en 1840, le dernier sous le titre de Feuilles au vent, laissait échapper des plaintes fugitives sur la vie, et parlait de la consolation qu'il trouvait à cultiver au pied d'un coteau
La fleur de Nodier, l'ancolie,
Si chère à la mélancolie,
Et la pervenche de Rousseau...
Mme Louise Colet publiait en 1836 les Fleurs du midi. Voyons comment ces fleurs étaient appréciées à leur apparition, et comment on jugeait, dans la Revue des Deux Mondes, l'auteur qui les présentait au public. «Ces vers, y disait-on, ne sont vêtus de deuil que par pure coquetterie. Cette dame se désespère indéfiniment, parce que ses jouissances sont mêlées de tristesse, parce qu'elle est destinée à souffrir et que le bonheur s'enfuit, que sais-je encore? parce que Dieu a pétri son âme d'amour et de poésie et qu'elle doit lutter avec ce double feu:
Seule, sans rencontrer la source où l'on s'étanche,