Ne serait-ce qu'à cause de l'affection qu'elle avait vouée à son frère, on pourrait dire que Mlle Eugénie de Guérin ne formait avec lui qu'une seule âme. C'est pour son frère qu'elle écrit son journal, elle veut qu'à son retour, en lisant ce manuscrit, il puisse reconstituer la douce vie de famille écoulée sans lui. Je ne pense pas qu'on puisse imaginer une union de sentiments plus parfaite; mais aussi, rarement a-t-on vu plus d'affinités morales qu'entre ce frère et cette sœur.
Eugénie de Guérin avait passé comme Maurice dans la maison paternelle une enfance solitaire; comme Maurice, elle aspire à un idéal élevé, accuse la prétendue pauvreté de son esprit, le vide de sa vie intérieure, l'ennui qui l'atteint; enfin n'est soutenue que par le sentiment religieux. En maint endroit, on pourrait rapprocher le Journal d'Eugénie de celui de Maurice; on trouverait dans l'un et l'autre les mêmes impressions intimes, et on les trouverait presque aux mêmes dates.
Je ne vais pas jusqu'à prétendre que les deux manuscrits pourraient être confondus, et indifféremment attribués à la sœur ou au frère; la femme ici ne perd pas son caractère propre. Au milieu de sa mélancolie, elle conserve son charme et sa grâce. D'un autre côté, je ne dois pas omettre de remarquer que chez elle la religion est plus nette, plus pratique que chez Maurice de Guérin, que par ce côté encore, sa tristesse est moins pesante. Mais, répétons-le, cette âme traverse les mêmes angoisses, se plaint des mêmes sécheresses et s'use dans les mêmes souffrances que nous venons d'étudier. On en suit l'histoire jour par jour:
«13 avril 1835: Il y a de ces moments de défaillance où l'âme se retire de toutes ses affections, et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu'est-ce autre chose que faiblesse. Il la faut surmonter».—«22 mai 1835: L'ennui est le fond et le centre de mon âme aujourd'hui...»—19 juin 1835: Ma tête est vide à présent; il y a de ces moments où je me trouve à sec, où mon esprit tarit comme une source, puis il recoule.»—«1837: (sans autre date): Je souffrais, je souffre encore, mais ce n'est qu'un reste, un malaise qui va finir; même je ne sais pas ce que c'est ni ce que j'ai de malade: ce n'est ni tête, ni estomac, ni poitrine, rien du corps; c'est dans l'âme, pauvre âme malade!»—«1er février 1838: jour nébuleux, sombre, triste, au dehors et au dedans.»—«27 mai 1838: Ce n'est pas facile de bien faire, d'atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit; on sent que c'est fait pour nous, que nous avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains de l'intelligence; chute, chute qui se retrouve partout!»
Pour calmer ces agitations de son esprit, Eugénie de Guérin cherche à s'endormir dans des habitudes régulières, monotones même s'il le faut. Elle écrit le 13 mai 1839: «Si je pouvais croire au bonheur, a dit M. de Chateaubriand, je le chercherais dans l'habitude, l'uniforme habitude qui lie le jour au jour, et rend presque insensible la transition d'une heure à l'autre, d'une chose à une autre chose; il y a repos dans cette vie mesurée, dans cet arrangement que s'imposent les religieux... Il n'attendent pas, ou ils savent ce qu'ils attendent ces hommes d'habitude; et voilà l'inquiétude, l'agitation, le chercher de moins pour ces âmes. J'en conclus qu'il est bon de savoir ce que l'on veut faire...» Ici jetons un regard en arrière. Nous l'avons vu, non seulement Chateaubriand, mais encore Jean-Jacques Rousseau et Senancour, ont vanté le pouvoir salutaire de l'habitude, les ressources qu'on y trouve contre les tourments de l'âme; et voilà qu'à trente ans d'intervalle une jeune femme solitaire vient ajouter à ces autorités son témoignage modeste mais précieux!
Mais, quand elle écrivait ces lignes, le mal dont souffrait Eugénie de Guérin n'était déjà plus guérissable. La mort de son frère ne tarda pas à venir lui porter le dernier coup, et elle disait, le 2 mai 1840: «Je n'ai plus d'intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout meurt; je meurs à tout. Je meurs d'une lente agonie morale, état d'indicible souffrance.»
L'agonie de l'âme, plus cruelle que celle du corps, tel est l'état qu'ont éprouvé Maurice et Eugénie de Guérin. Intelligences d'élite, nobles cœurs, ils n'ont goûté dans leur plénitude aucune jouissance. Une tristesse secrète s'étendait comme un voile funèbre sur toute leur existence. On eût dit qu'en eux avait été brisé de bonne heure le ressort qui met en mouvement toutes les forces de l'âme, et que ces organisations délicates manquaient du principe même de la vie.
A voir se reproduire, chez deux êtres, issus de la même source, un phénomène identique, on ne peut s'empêcher de penser que ce phénomène a précisément pour cause leur commune origine. Les influences transmises avec le sang sont peut-être, en effet, la meilleure explication des troubles dont ils ont souffert tous deux. Ajoutons-y les impressions d'une enfance austère, et nous aurons toutes les raisons d'une tristesse qui présente un caractère respectable. Il faut remonter assez loin dans cette étude, pour trouver d'aussi parfaits exemples de détachement et de modestie. Ces douces images reposent de tant de figures dans lesquelles se dissimulent mal l'amour-propre et la préoccupation de l'effet, mais il est temps de nous en séparer afin de reprendre et d'achever, quelles qu'en puissent être les fâcheuses rencontres, la série de documents que nous avons encore à parcourir.