Maurice était né dans une famille où la pauvreté et le malheur semblaient héréditaires. «Retiré à la campagne avec ma famille, a-t-il dit, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni cette joie qui accompagnent nos premières années.» Ses plaisirs, il les trouvait dans la rêverie et la contemplation de la nature: il était atteint d'une tristesse secrète, sa santé d'ailleurs était débile, et il y avait en lui, a dit M. de Pontmartin, «une disposition maladive où les souffrances du corps réagissaient sur les résolutions de l'âme.»

A Paris, il tenta la carrière des lettres et celle de l'enseignement. Le succès ne vint pas. Il se maria, et parut un instant devoir être heureux, mais la phthisie qui le minait l'emporta à moins de vingt-neuf ans. Il mourut le 17 juillet 1839.

Son écrit le plus connu est un morceau de prose poétique auquel il a donné pour titre le Centaure. C'est le récit des impressions d'un de ces êtres fabuleux, depuis sa naissance dans la profondeur d'une caverne, jusqu'à sa vieillesse qui approche de son dernier terme. Macarée dépeint les progrès de son développement, la vigueur de sa jeunesse, ses courses enivrantes à travers les montagnes ou les vallées, les rochers ou les fleuves, soit sous les feux du jour, soit à la clarté des étoiles, «l'inconstance sauvage et aveugle qui dispose de ses pas,» son mépris pour cet être inférieur, l'homme, qu'il rencontre en parcourant la nature, les entretiens qu'il eut dans sa jeunesse avec le vieux centaure Chiron; enfin il annonce sa fin en ces mots: «Je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre.»

Sainte-Beuve n'a pas hésité à rattacher à l'école mélancolique cette œuvre originale et puissante dans sa brièveté. «Guérin, sous forme de Centaure, dit-il, a fait là son René et raconté sa propre histoire, sa source réelle d'impressions, en la projetant dans les horizons fabuleux. Il a fait son René, son Werther, sans y mêler d'égoïsme, et en se métamorphosant tout entier dans une personnification qui reste idéale, même dans ce qu'elle a de monstrueux: il n'a pris la croupe du Centaure que pour qu'elle pût le porter plus vite et plus loin.» Il y a en effet, dans ce personnage solitaire, dans ce sage adonné au culte de la nature, comme une allégorie discrète des sentiments et des goûts que nourrissait l'auteur de cette fiction.

Mais pour mieux connaître Maurice de Guérin, il faut le chercher dans les lettres où il se montrait tel qu'il était, sans étude et sans apprêt, et dans le journal où il s'épanchait dans toute la sincérité de son âme, enfin dans le souvenir de ceux qui l'aimaient. On y trouve à chaque pas un triste contraste: personne plus que Maurice n'a eu le désir d'être heureux, personne ne l'a moins été. On dirait qu'il cherche à s'assimiler tout ce qui dans l'univers peut contenir une jouissance. La vie et ses manifestations diverses sont «le Dieu de son imagination, le tyran qui le fascine et l'attire.» Eh bien! ce bonheur dont il se forme une si vive idée, il ne peut le trouver en lui-même, et sans cesse il se plaint de l'indigence de son esprit, de la misère de son cœur.

L'esprit, ai-je dit. De ce côté, il voit en lui, «un vice organique, un délabrement irréparable»; son élément «craintif, inquiet, analytique» ne le laisse jamais en repos. «J'avance bien lentement du côté de l'intelligence; j'ai le pressentiment de mille choses, mais c'est plutôt un tourment qu'un progrès (Journal, 13 mars 1833).» Ailleurs:—«je sais bien que je suis une pauvre créature qui ai peu d'esprit.—Oh! que c'est bien dit, mon cher Bernardin! comme tu as bien rendu le sentiment d'une âme qu'on s'efforce d'élever au-dessus de sa sphère, et qui pénétrée de son impuissance s'écrie: Je sais bien que je suis une pauvre créature! comme tu fais dire à Virginie. Il y a bien longtemps que je me répète ces paroles. C'est le résumé de tous mes travaux, de toute ma vie» (Journal, 23 juin 1834). L'année suivante, mêmes gémissements: «Je m'échappe à moi-même; un trouble funeste bouleverse ma tête; elle bat la campagne à travers je ne sais quelles imaginations.» (Journal, 27 mars 1835). Enfin, encore une année après, on peut constater la marche ininterrompue du mal dont il se plaint: «Le mal-être d'abord assez resserré a gagné rapidement; ma tête se dessèche. Comme un arbre qui se couronne, je sens, lorsque le vent souffle, qu'il passe dans mon faîte à travers bien des branches dépéries.» Ainsi son intelligence est pour lui la source de tourments qui se renouvellent et se diversifient à l'infini, tourments vagues, souvent indéfinissables, mais à coup sûr, cruels. Il en est de même de son cœur.

Par une funeste infirmité, déjà souvent observée dans le cours de ce travail, il ne sait pas saisir le bonheur qui s'offre à lui, il ne jouit que par l'imagination. «La présence du bonheur me trouble et je souffre même d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait deux pas au dehors que l'imagination me prend; un regret infini, une ivresse de souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé, et qui sont plus riches que la présence même du bonheur; enfin ce qui est, à ce qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux ressenties que senties.»

La vie de son cœur ne s'accuse que par des souffrances sans cause apparente. Il est atteint d'un »ennui profond.» Il écrit le 1er Mai 1833: «Je suis plus triste qu'en hiver. Par ces jours-là, se révèle au fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de la substance, une sorte de désespoir, tout à fait étrange; c'est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu».

Quelques semaines après, il paraît devenu étranger aux influences du dehors, mais son bonheur n'y a rien gagné; il consigne cette note, le 17 juillet: »J'écris sur le déclin d'une belle journée.... mais ce beau soleil, qui me fait ordinairement tant de bien, a passé sur moi comme sur un astre éteint; il m'a laissé comme il m'a trouvé, froid, glacé, insensible à toute impression extérieure, et souffrant, dans le peu de moi qui vit encore, des épreuves stériles et misérables. Ma vie intérieure dépérit chaque jour, je m'enfonce je ne sais dans quel abîme, et je dois être arrivé déjà à une grande profondeur, car la lumière ne m'arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne.» Il y a çà et là, dans son manuscrit, des mots qui pénètrent d'effroi et de pitié pour cette nature malheureuse: «18 mai 1834. Ma misère intérieure gagne, je n'ose plus regarder au dedans de moi.»—«26 août. Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens, solitaire et excommunié de la nature.» Je citerai encore les lignes qu'il traçait, le 22 juin 1835, et qui décrivaient bien son obscur martyre: «Ce qui me fait, dans des moments, désespérer de moi, c'est l'intensité de mes souffrances pour de petits sujets, et l'emploi toujours malentendu et aveugle de mes forces morales. J'use quelquefois à rouler des grains de sable, une énergie propre à pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. Je supporterais mieux des fardeaux énormes que cette poussière légère et presque impalpable, qui s'attache à moi. Je péris chaque jour secrètement; ma vie s'échappe par des piqûres invisibles.» Après cette date, le manuscrit s'arrête, mais l'angoisse continue. En avril 1838, sa femme écrit: «Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche à dissiper; je la lis dans ses yeux.» Et sa sœur ajoute ce commentaire navrant: «Mon pauvre ami, qu'as-tu donc, si ce n'est pas la fièvre qui t'accable? Il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en délivre. J'ai de tristes pressentiments.» Ces pressentiments n'étaient point trompeurs. L'heure suprême avait sonné; heure des larmes pour la famille, pour le patient heure de la délivrance.

Dans un article de la Revue des deux Mondes du 15 mai 1840, Mme Sand, qui a été la première à rendre justice au jeune talent qui venait de s'éteindre, ignoré du public et de lui-même, définissait ainsi Maurice de Guérin: «C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre insuffisance à la découvrir, vouées, en un mot, à ces mystérieuses souffrances dont René, Obermann et Werther, offrent sous des faces différentes, le résumé poétique. Les quinze lettres de M. de Guérin que nous avons entre les mains (on ne connaissait pas alors la plus grande partie de ses écrits intimes), sont une monodie non moins touchante et non moins belle, que les plus beaux poëmes psychologiques destinés et livrés à la publicité.» Il est certain, en effet, que par son besoin de s'analyser sans cesse, par sa facilité à gémir sur lui-même, Guérin présente une analogie frappante avec les grands mélancoliques dont on vient de rappeler les noms, par-dessus tout avec Obermann. Comme Obermann, il se défie de ses propres forces, il éprouve un secret ennui, et il s'épuise dans des efforts inutiles pour vaincre son imagination, et pour arriver à vivre d'une vie pleine et vraie. Mme Sand a bien indiqué ce caractère de l'écrivain qu'elle étudiait, mais son jugement est plus contestable, quand elle revendique Guérin, comme l'un des partisans des dangereuses doctrines dont la maladie du siècle est souvent complice; quand elle le représente comme un sceptique, comme un poète Byronien. La sœur de Maurice a protesté contre cette partie du portrait; et l'on doit reconnaître que Guérin, par la moralité élevée de son œuvre, mérite d'être distingué de l'école dont il est à d'autres égards le disciple. Ce n'est pas le scepticisme que je lis dans ses écrits intimes, c'est plutôt le mysticisme; il pousse le désir de la perfection jusqu'au scrupule. Il était chrétien; il est resté tel, malgré quelques défaillances provenant du trouble jeté dans son esprit par la défection de Lamennais, dont il avait été l'élève; seulement sa religion était inquiète et tourmentée. Nous connaissons Maurice de Guérin. C'est déjà connaître sa sœur Eugénie.