Rien de plus amer, de plus désespéré, que le langage de cet infortuné. Il n'a pas de termes assez forts pour maudire la société. De croyances propres à le retenir sur le bord de l'abîme, il ne lui en reste aucune; et sa voix ne prend quelque douceur que quand il s'adresse à la mort, «l'ange de la délivrance,» qu'il l'invoque et qu'il la salue. Le fâcheux effet de ce rôle était encore accru par les déclarations contenues dans la préface du drame. L'auteur y exposait que le poète, répudié par la société, condamné à une vie de privations, et en quelque sorte à «mourir en détail», n'a plus qu'à mourir d'un seul coup. «Oui, disait-il, le suicide est un crime religieux et social, mais le désespoir est plus fort que la raison, et, s'il l'emporte, est-ce le poète ou la société qui est coupable? Eh! n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires? leur explosion est bien plus éloquente que ma faible voix. N'entendez-vous pas ces jeunes désespérés qui demandent le pain quotidien et dont personne ne paie le travail?» Il était cependant, selon lui, bien facile de les satisfaire: il ne leur fallait que deux choses, «le pain et le temps.»

Ces théories, cette mise en scène ne pouvaient frapper impunément l'esprit d'un auditoire ardent, sceptique et dévoré de la soif de la gloire. Ce qu'elles y produisirent, on le sait. Une foule de malheureux écrivains se reconnut en Chatterton, «l'homme à l'aspect amer, romantique et fatal.» Ils crurent avoir son talent, parce qu'ils avaient sa misère; un d'eux avait même résolu de se tuer au théâtre, à l'instant même où le héros de la pièce s'empoisonne. On écrivait au ministre de l'intérieur: «Des secours, ou je me tue!» M. Thiers, c'était lui qui remplissait alors ces fonctions, disait qu'il lui faudrait renvoyer toutes ces pétitions à M. de Vigny. Le mot était plus que spirituel, il était juste.

Alfred de Vigny n'en voulut pas convenir. Il croyait, dit-on, n'avoir fait qu'une œuvre d'art inoffensive; il parut étonné et protesta vivement, quand on lui dit que, malgré leur forme élégante et leur réserve délicate, de pareils plaidoyers ne tendaient à rien moins qu'à autoriser chez des gens, trop portés à se croire victimes, toutes sortes de représailles, depuis la révolte jusqu'au suicide. M. de Pontmartin, qui nous rapporte ce fait, affirme que cet étonnement était vrai, et ces protestations sincères. Mais alors, comment l'auteur n'a-t-il pas prévu que l'étincelle qu'il laissait tomber au milieu d'âmes chargées de haines sourdes et d'ambitions refoulées, devait y provoquer d'inévitables explosions? et qu'il suffisait d'un exemple poétique et séduisant pour déterminer, dans une société ainsi préparée, une véritable épidémie de suicide? D'ailleurs, pour faire de Chatterton un objet d'admiration, il avait dû altérer la vérité historique. Le Chatterton anglais n'avait pas la candeur du Chatterton français. Poète précoce, mais surtout habile imitateur des vieux poètes, il n'avait pas hésité à tromper, par des procédés qui seraient aujourd'hui sévèrement jugés, la bonne foi de ses concitoyens. Plus tard, dans les luttes de la presse politique, il estimait que c'était être un pauvre écrivain de ne pouvoir écrire pour deux partis opposés. Porté à la misanthropie, au sarcasme, il parlait, au moindre mécompte, de quitter la vie. Un travail excessif, une grande irritabilité nerveuse, une disposition spleenétique, ont été les raisons de son suicide. On voit qu'entre ce personnage et celui d'Alfred de Vigny la différence est sensible. Le soin que l'auteur a pris d'embellir cette figure ajoutait donc encore au danger que recélait sa thèse.

Tous, sans doute, n'ont pas subi le prestige de cette œuvre. Comme Antony, qu'il rappelle par tant de points, Chatterton a rencontré ses critiques. L'un d'eux, Théophile de Ferrière, un romantique cependant, imagina d'enlever à Chatterton une partie de l'intérêt dont il était entouré, en démontrant qu'il avait parfaitement survécu à l'opium absorbé par lui. Mais ces résistances étaient rares, et le gros du public se laissait entraîner dans une voie funeste. La principale faute en revient à l'écrivain, qui a fait de ses belles facultés un usage téméraire.

Alexandre Dumas et Alfred de Vigny, en ne prévoyant pas les suites naturelles de leurs conceptions, ont certainement commis une imprudence, d'autant moins excusable que leur pensée empruntait une forme plus saisissante.

VIII
Les artistes.

Les poètes, les romanciers, les dramaturges, ne nous ont pas tout dit sur le mal du siècle, pendant sa dernière période. Nous avons encore à considérer le monde artistique de cette époque, et à rechercher quel était son état moral.

C'en est un indice qu'une femme dont il a déjà été question plus haut, et qui avait plus d'un talent, puisqu'elle était à la fois poète, peintre et musicienne, Mlle Bertin, ait pris le Faust de Gœthe pour le sujet d'un opéra, représenté le 10 mars 1831. Mais c'était surtout Berlioz qui personnifiait alors, dans l'ordre musical, les idées, les sentiments qui nous occupent. «On trouvait dans ses œuvres, dit un critique compétent, la profondeur shakespearienne des passions, les rêveries amoureuses et mélancoliques, les nostalgies et les passions de l'âme, les sentiments indéfinis et mystérieux que la parole ne peut rendre, et ce quelque chose de plus que tout, qui échappe aux mots et que font deviner les notes.» Il traduisait Gœthe dans ses mélodies, le Retour à la vie, la Ballade du pêcheur. L'un des morceaux les plus goûtés de son Benvenuto Cellini, est l'air de la Mélancolie. Enfin, dans sa belle symphonie de la Damnation de Faust (1846), on a pu voir, sans trop de complaisance, «la profondeur sinistre et mystérieuse, l'ombre où scintille vaguement l'étoile du microcosme, l'accablement du savoir humain en face de l'inconnu, l'ironie diabolique de la négation et la fatigue de l'esprit s'élançant vers la matière.»

Je ne puis parler du rôle de la musique à cette époque, sans consacrer une mention funèbre non plus à l'un des maîtres de cet art, mais à l'un de ses interprètes. Le 8 mai 1839, un habile chanteur se tuait en se précipitant d'une fenêtre. Le dérangement de son esprit explique cet acte de désespoir; mais ce désordre lui-même ne se rattachait-il pas à la perturbation qui s'était alors introduite dans tant d'âmes, et qui en avait troublé l'équilibre?