Cette affectation de mélancolie se traduisait par certaines allures et par une tenue particulière; elle s'est incarnée dans le type des «Dévastés», dont M. About nous a tracé le spirituel portrait.

Mais la mélancolie de la jeunesse n'était pas toujours coupable ou ridicule; elle pouvait avoir parfois son côté respectable, et j'en trouve la preuve chez un jeune homme qui depuis a conquis une juste célébrité, chez Frédéric Ozanam. Ce nom nous indique qu'il ne s'agit pas ici d'un de ces caractères faibles qui se prêtent à toutes les modes, à toutes les influences. Ozanam luttait contre le mal, et la résistance même qu'il y opposait en montre bien la réalité. «Sommes-nous donc, écrit-il le 5 janvier 1833, sommes-nous donc irrévocablement condamnés à ces inquiétudes qui nous dévorent, à ces tourments qui nous assiégent, et n'est-il aucun moyen de rendre à notre cœur un peu de paix et de consolation?» Pour lui, il y a un remède, la présence de la pensée catholique. Il blâme, d'ailleurs, la tristesse habituelle. A ses yeux, elle se confond souvent avec la paresse, et même il fait la remarque qu'elle occupe la place de cette dernière dans les anciennes énumérations des péchés capitaux. A l'appui de son dire, il cite un passage de saint Grégoire de Naziance, qu'on me pardonnera sans doute de reproduire, dans une étude où la tristesse joue un si grand rôle. «Initium omnis peccati superbia. Primæ autem ejus soboles, septem nimirum principalia vitia, ex hâc virulentâ radice proferuntur, scilicet tristitia.... De tristitiâ rancor, pusillanimitas, desperatio, torpor circa præcepta, vagatio mentis circa illicita nascitur.» Malgré ses efforts, Ozanam ne réussit pas toujours à chasser le démon de la tristesse, et dans une lettre qu'il écrivait à son frère Charles, le 3 septembre 1850, il disait encore: «cette mélancolie qui te tourmente est une maladie que je connais trop pour ne pas la plaindre, pour ne pas t'aider à la combattre.»

La correspondance dans laquelle je puise ces indications nous montre que, dans le milieu auquel il appartenait, Ozanam n'était pas le seul dont l'esprit fût inquiet et attristé. On vient de voir que son frère avait besoin de ses consolations. Il en était de même d'un ami qui lui était bien cher, qu'il désigne seulement sous l'initiale L., mais dont on connaît le vrai nom. C'est à lui qu'est adressée la citation de saint Grégoire de Naziance; c'est à lui encore qu'étaient destinées, d'après une autre lettre du 5 novembre 1836, «de longues considérations, dans lesquelles Ozanam blâmait en même temps qu'il la plaignait sa mélancolie,» et qui furent rendues inutiles, par un retour soudain de son ami à des pensées plus sereines.

Ainsi, en 1830 comme en 1820, comme en 1800, on constate parmi la jeunesse un certain malaise, qui se rattache au mal général du temps. Du reste, cette fois encore, le malaise va diminuer en proportion de l'activité déployée dans la vie. Ozanam deviendra le professeur éminent que l'on sait; son frère, un habile médecin, et M. L., un magistrat d'une haute autorité. Dans une nouvelle et utile existence, chacun d'eux oubliera ses anciennes inquiétudes, et trouvera le calme d'esprit qui lui manquait. On conclura peut-être de cette guérison, que la plaie n'était pas très profonde; qu'on y voie plutôt l'efficacité d'un remède, qui pourrait s'appliquer à plus d'une blessure réputée incurable.

X
Les étrangers.

ALLEMAGNE.—BELGIQUE.—RUSSIE.—FINLANDE.—ESPAGNE.

On a vu jusqu'à présent le mal du siècle régner non seulement en France, mais encore dans la plupart des régions de l'Europe. Il convient d'examiner si cette loi s'est continuée de 1830 à 1848.

Pendant cet espace de temps, l'Angleterre n'a rien produit qui mérite d'être relevé à ce titre. L'Allemagne a fait davantage, mais bien peu. Henri Heine, qui fut très apprécié parmi nous, et qui est presque aussi français qu'allemand n'est qu'à demi mélancolique. Il mourait, a-t-il dit, des secrètes angoisses et des affreuses jouissances de notre époque, et pour lui notre époque, «grande période morbide de l'humanité,» commence à la croix du Calvaire. Ses poésies, son Romancero surtout, unissent avec charme une piquante raillerie à une vague sensibilité. Mais il me semble qu'en lui le côté moqueur l'emporte sur le côté tendre, et que l'esprit gaulois, l'esprit Voltairien, étouffe le plus souvent l'esprit romantique, l'esprit de Jean-Jacques Rousseau ou de Lamartine.

Un autre peuple plus voisin de nous, mais dont je n'ai pas encore eu à parler, la Belgique, fournit, à son tour, un document à l'histoire de la mélancolie; elle donne naissance à un ouvrage qui a précisément pour titre: Le mal du siècle. Dans ce roman de M. Henri Conscience, on apprend que la jeunesse flamande, les jeunes-Flandre, si l'on me permet cette expression, suivaient de leur mieux les jeunes-France, qu'ils avaient la même fureur d'imiter les héros de Byron et de Gœthe, et le même goût pour ces «orgies» dont on se faisait parmi nous tant d'honneur vers 1830. Seulement, à en juger par la description du romancier, cette mode en passant la frontière, était loin d'avoir gagné en délicatesse et en élégance. D'ailleurs, le Daniel du roman, si satanique qu'il veuille paraître, tourne vite au bon jeune homme, et se convertit définitivement au bien. En somme, il n'est qu'une puérile et maladroite contrefaçon de modèles trop connus.