La Russie qui, durant la Restauration, avait trouvé une veine de littérature mélancolique n'a pas entièrement cessé de l'exploiter dans les années suivantes. C'est de là encore que le prince Metcherski a tiré quelques-unes de ses poésies; mais ces œuvres avaient peu de relief ou de couleur.
En pénétrant jusqu'en Finlande, on y trouve à la même époque, un poète plus original, M. Runeberg. Il ne faut pas s'étonner de sa tristesse, dit M. Marmier: «Ce qui n'est souvent dans d'autres pays que l'expression d'une pensée éphémère, quelquefois un rêve et quelquefois une erreur, est malheureusement ici une réalité. Ses poésies sont vraies par cela même qu'elles sont tristes. Il semble que ce jeune écrivain ait été saisi de bonne heure par la mélancolie de ses bois de sapins, de ses lacs solitaires, de son ciel brumeux. Et puis, l'auteur de ces poésies a aimé, il a perdu celle qu'il aimait, et parfois il exprime ses regrets dans des élégies plus exaltées que celles d'Young, plus douloureuses que celles de Kirke White; puis après ce cri de désolation le voilà qui revient sur lui-même, qui tâche de se maîtriser, et s'impose le douloureux repos de la résignation.» Sans doute, il y avait là une émotion sincèrement mélancolique, mais ce sentiment, en dépit des circonstances qui semblent le favoriser dans la patrie de M. Runeberg, en dépit aussi de la théorie déjà critiquée de Mme de Staël, ne semble pas avoir été général et nous n'en rencontrons pas d'autre vestige dans ces régions.
Enfin parlerai-je d'un pays bien différent et, comme la Belgique, nouveau dans cette étude, de l'Espagne? Nommerai-je le poète Larra, qui était poursuivi par une amère tristesse, qui disait que c'était dans ses moments de mélancolie qu'il travaillait pour l'amusement du public, et qui poussé par une exaspération maladive, qu'aggravait le chagrin d'une rupture avec une femme aimée, se donna la mort en 1837? Dirai-je que sous l'influence d'un autre poète, Zorrilla, disciple de Chateaubriand et de Lamartine, la poésie Espagnole prit à cette époque la teinte du génie Français, qu'on y retrouvait avec les procédés de notre école romantique les sujets mélancoliques qu'elle aimait à traiter, des poésies ayant par titres: Méditation, Soir d'automne, Nuit d'hiver, Indécision, Dernier jour? Ces faits ne sont pas sans importance, mais ils paraissent constituer ou des phénomènes isolés ou des manifestations plutôt littéraires que morales.
En somme, ce qui précède n'autorise pas à affirmer que le mal du siècle ait conservé, après 1830, au même degré qu'avant cette date, un caractère international.
XI
Caractère et causes du mal du siècle
de 1830 à 1848.
Cependant on ne saurait dire que, pendant cette dernière période, ce mal étrange ait cessé d'exister hors de la France, et, tout au moins, chez nous, il présentait des proportions considérables. Tous les documents que j'ai groupés ici, sur les écrivains, les artistes, les jeunes gens, montrent quel était alors, dans notre pays, l'état de bien des âmes. Mais combien la funeste épidémie n'a-t-elle pas compté de victimes qui ne rentrent dans aucune de ces divisions! M. Saint-Marc Girardin, dans sa belle étude sur Jean-Jacques Rousseau, a dit très justement que les faux désespoirs de cette époque avaient fait invasion, non seulement dans la littérature, mais «aussi dans la société.» De son côté, dans une pièce des Pensées d'août, qui datent de 1837, M. Sainte-Beuve fait allusion à plusieurs hommes de ce temps, restés entièrement inconnus, et qu'il nous montre vivant, ou plutôt végétant dans des sortes de limbes, incapables de vouloir, d'agir, de faire emploi de leurs facultés distinguées, et condamnés à voir avorter tous leurs projets et toutes leurs espérances. M. Montégut a publié aussi (Revue des Deux-Mondes, 15 août 1849), sous ce titre: De la Maladie morale au XIXe siècle, une étude intéressante, dans laquelle il retrace la vie morale d'un de ses contemporains, atteint de cette maladie. Cet homme a tout essayé, puis tout abandonné; après avoir poursuivi un idéal insaisissable, il tombe dans un réalisme où les notions même du bien et du mal s'obscurcissent à ses yeux. «Il s'étend sous l'ombre opaque des choses terrestres;» mais il ne peut s'y endormir. Alors il se jette dans le culte, dans l'adoration de l'esprit et du talent. Mais, comme il ne croit plus à rien, «l'intelligence ne lui sert qu'à lui montrer les ombres, les profondeurs et les abîmes de la nuit et du néant. De plus en plus, la solitude se fait dans son âme; son cœur devient un désert; sa volonté ne fait plus entendre aucun mouvement; toute action disparaît, et toute puissance s'éteint. C'était, ajoute M. Montégut, un type symbolique de toutes les idées, de tous les mécomptes, de toutes les illusions, de toutes les poursuites de notre temps.» Enfin, il est un fait qui démontre, avec plus d'éloquence que tous les discours, la profondeur du mal qui sévissait sur cette génération; c'est l'accroissement des suicides. De 1830 à 1850, leur nombre s'est élevé par une proportion continue jusqu'au double de celui qu'il atteignait en 1830. Aucun commentaire n'ajouterait rien à la force de cette statistique.
Ainsi le mal qui, sous la République et sous l'Empire, avait présenté un si haut degré d'acuité, qui avait paru sous la Restauration se relâcher un peu de sa violence, s'est réveillé sous le gouvernement de Juillet avec une recrudescence imprévue. Jamais les tourments du doute n'avaient été plus amers, ni le suicide plus célébré et plus pratiqué. Assurément, cette époque ne doit pas être tout entière jugée avec sévérité. Comme dans les périodes précédentes, la mélancolie n'y a pas toujours été malsaine ou coupable. Maurice et Eugénie de Guérin, par exemple, ne doivent pas être mis sur la même ligne que Musset ou Georges Sand. Mais, envisagé dans son ensemble, le mal offre dans cette dernière phase un aspect plus pernicieux que dans la phase précédente; de plus, il a recours pour s'exprimer à une forme nouvelle et dangereuse, le drame. On peut donc dire que ses deux points extrêmes, son commencement et sa fin, se rapprochent par la violence qui les caractérise également.
Le dernier état des choses avait-il donc les mêmes raisons d'être que le premier? En avait-il que n'avait point rencontrées l'état intermédiaire? A cette question la réponse est facile.
Pour les étrangers, qui, du reste, ont été alors moins éprouvés que nous, on ne voit dans l'état général de l'Europe après 1830 aucun fait de nature à expliquer un malaise universel, et il semble que cette disposition n'ait plus été chez eux qu'un reste d'habitude, en même temps que l'effet d'un besoin d'imitation.