Quant à notre pays, vainement allèguerait-on, comme on avait pu le faire vers 1800, pour justifier son mal, l'influence philosophique ou littéraire du XVIIIe siècle, influence bien affaiblie en général; ou le souvenir de nos grandes calamités publiques, dont il ne restait plus depuis longtemps de victimes. On s'est donc trompé quand, dans un roman dont Alfred de Musset est le sujet, on a écrit qu'il ne fallait pas s'étonner de l'impossibilité des amours vrais, et du divorce incessant des cœurs, chez les «rejetons tourmentés d'une société orageuse et corrompue, et après tant de discordes publiques et de sanglantes exécutions.» Si, comme le dit Mme Louise Colet, «le souffle de la Révolution a atteint jusqu'à l'amour,» ce souffle funeste n'a pas conservé indéfiniment sa puissance; il n'a pas pu flétrir successivement le cœur de toutes les générations de ce siècle.

Pour comprendre la cause de notre état depuis 1830, il faut regarder ailleurs et considérer deux choses. En premier lieu, la France trouvait, dans l'héritage de la République et de l'Empire, grossi des monuments nombreux eux-mêmes légués par la Restauration, un fonds d'impressions et d'émotions qui la mettait en goût d'émotions et d'impressions semblables, et dont elle ne devait se déprendre qu'après en avoir usé jusqu'à la satiété. Dans plusieurs des personnages que j'ai nommés plus haut, surtout parmi les poètes et les artistes, et aussi chez Mme Sand, on aperçoit bien cet entraînement. En outre, les circonstances politiques n'étaient-elles pas faites pour jeter dans les esprits une certaine perturbation? La monarchie de Juillet n'a-t-elle pas assisté, au grand déplaisir, assurément, des sages et éminents esprits qui la dirigeaient, à de déplorables excès intellectuels? N'a-t-on pas vu surgir, à cette époque, dans le pays, un esprit de critique et de destruction qui, aujourd'hui, sans doute, peut paraître bien modéré, mais qui était déjà singulièrement hardi? De tous côtés, le principe d'autorité était sapé. En religion, en philosophie, en économie politique, en histoire, les théories les plus audacieuses s'emparaient de la faveur du public. Parfois même, elles s'affirmaient dans le domaine des faits par quelque terrible explosion qui venait éclairer d'une lueur sinistre les bases vacillantes de l'édifice politique. C'est là, c'est dans cette profonde agitation de la société, que se trouve la cause la plus palpable et la plus fréquente des défaillances que j'ai rappelées. M. V. Hugo et Alfred de Musset n'ont pas hésité à en convenir en ce qui les concernait; mais l'influence du temps où ils ont vécu n'était pas moins réelle sur ceux qui ne l'avouaient pas; elle apparaît bien, et chez les romanciers, et chez Dumas, et chez Vigny.

Toutefois, ces deux considérations peuvent bien expliquer les torts des uns et des autres; mais elles ne suffisent pas, même la seconde, pour les excuser. Je sais bien que c'était l'usage des mécontents et des déclassés de 1830 d'accuser la société de tous leurs maux, de lui demander compte de leurs propres excès. Mais il serait trop commode de rejeter sur un être abstrait et collectif ses fautes personnelles. Les vices publics ne justifient pas les vices individuels, et la dépravation générale n'est que la somme des désordres particuliers. D'ailleurs, si l'on pouvait, de quelque côté, admettre le bénéfice de l'irresponsabilité, ce serait plutôt au profit de la foule banale qui compose la société, qu'en faveur des hommes supérieurs dont le devoir est de l'éclairer et de la conduire. Mais une immunité de cette sorte n'existe pour personne. A chacun selon son œuvre, tel a été le principe que j'ai essayé d'appliquer dans le cours de cette étude; tel est le principe que je reproduis en la terminant.

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CONCLUSION

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CONCLUSION

Me voici en effet, arrivé, avec les derniers moments du règne de Louis-Philippe, à la fin même du mal dont j'ai tenté de raconter l'histoire, et par conséquent au terme de cette trop longue nosographie.

Est-ce à dire que l'affection qui en a fait l'objet ait tout à coup disparu au point de ne laisser aucune trace? La vie intellectuelle ou morale des nations ne connaît guère d'aussi brusques accidents. En général, les modifications qu'elle subit, préparées par quelques signes précurseurs, sont suivies par des manifestations tardives qui renaissent quelque temps encore, à des intervalles de plus en plus éloignés, jusqu'à ce que le mouvement acquis s'arrête définitivement, et qu'une nouvelle manière d'être ait remplacé celle qui n'est plus.

Cette période de transition n'a pas manqué à la maladie du siècle. Elle s'est révélée, chez nous, par un certain nombre d'œuvres dans lesquelles on retrouvait quelque chose des anciennes rêveries, des anciennes tristesses, des anciens ennuis. La plupart de ces œuvres portent un caractère bâtard et ne valent pas qu'on s'y arrête. Cependant, on peut en distinguer quelques-unes. Outre les Destinées d'Alfred de Vigny, dont j'ai déjà parlé ailleurs, on peut citer quelques vers désespérés d'Henri Murger; quelques pages de Gérard de Nerval; un roman de M. E. Lataye, la Conquête d'une âme, où l'on retrouve des mélancolies et des faiblesses qui rappellent l'Arthur de Guttinguer; la Mélancolie de M. H. Cazalis, poésies qui chantent les douleurs de l'homme et celles de la nature; le Voyage de Martin à la recherche de la vie, par M. Louis Rambaud, récit de quelques aventures, entremêlé de dialogues pleins de scepticisme et de découragement; et un poëme de M. Durandeau, intitulé Bartholoméo ou le Doute, dans lequel l'auteur promène son héros à travers toutes les déceptions et les épreuves de la vie. Il faut aussi mentionner les poésies de Mme Ackermann qui, ainsi que l'a dit Th. Gauthier: «appartient à cette école de grands désespérés: Chateaubriand, Lord Byron, Leopardi, à ces génies éternellement tristes, et souffrant du mal de vivre, qui ont pris pour inspiratrice la mélancolie.» Toutefois, la tristesse de Mme Ackermann se distingue de celle des autres mélancoliques, en ce qu'elle repose moins sur ses impressions intimes que sur des pensées philosophiques et sur une opinion pessimiste du monde.