Et le pessimisme lui-même ne se ranimait-il, pas en même temps, en Allemagne avec une violence qu'on était loin d'attendre? On sait qu'après avoir sommeillé près de cinquante ans, cette doctrine s'est brusquement réveillée dans la Philosophie de l'Inconscient, et a provoqué d'innombrables adhésions. Je n'ai pas à rechercher ici en quoi l'ouvrage de M. de Hartmann diffère, au point de vue de la théorie pure, de ceux du même genre qui l'ont précédé, ni en quoi il s'en rapproche; j'indiquerai seulement combien Hartmann distance ses maîtres dans la conclusion de son système. Leopardi, quoiqu'il ne désirât rien tant que le néant, n'avait pas conseillé le suicide. Schopenhauer ne proposait comme moyen d'arriver à la destruction d'un monde infortuné que l'abolition volontaire de la famille, et la ferme résolution de la part de l'espèce humaine de mettre un terme à sa reproduction. M. Hartmann a trouvé mieux; il offre à l'univers un instrument tout-puissant de libération: il demande que, par une conjuration universelle, les habitants du globe entier se donnent la mort au même instant. Il est convaincu que l'anéantissement de toutes les vies humaines amènera tôt ou tard la suppression même du monde. Sans doute, pour arriver au degré de civilisation perfectionnée qu'exige l'exécution simultanée d'un tel projet sur toute la surface de la terre, il faut que la science fasse encore de grands pas; mais on peut prévoir le jour où nos successeurs jouiront de cette bienheureuse application des lumières. Tel est l'espoir de M. de Hartmann. A côté d'un tel professeur, cette académie même «des co-mourants», dont j'ai signalé l'existence en Grèce dans l'antiquité, n'est plus qu'une école enfantine, et ses enseignements pâlissent auprès de cet essai grandiose de suicide cosmique. Et cependant, peut-être le pessimisme allemand est-il plus inoffensif que ne l'était le pessimisme d'Alexandrie. Nous savons trop que chez les Allemands le désespoir reste volontiers dans le domaine de la spéculation, et n'exclut nullement l'ambition des biens de ce monde. Leur pessimisme n'est donc pas une preuve absolue de la persistance du mal du siècle, et je n'ai ni à insister sur cette doctrine chez M. de Hartmann, ni à parcourir les nuances et les variétés qu'elle a présentées chez ses récents disciples, tantôt moins sombres que leur maître, tantôt renchérissant encore sur l'amertume au moins apparente de ses leçons. Je n'ai pas davantage à parler de quelques travaux dans lesquels la mélancolie, ou, comme disent les Allemands, der Weltschmerz, n'a été appréciée par eux qu'au point de vue critique, et qui n'accusent chez leurs auteurs aucune trace de cette disposition même.

Mais quel que fût alors l'état des choses en Allemagne, chez nous, dans les dernières années, l'expression de la mélancolie individuelle restait presque sans écho dans les âmes; elle soulevait même certaines protestations. Sainte-Beuve, qui s'y connaissait, et qui pouvait dire en parlant des mélancoliques: quorum pars magna fui, a été le premier à constater ce mouvement de réaction. «Le monde, disait-il, commence à être rebattu de l'éternelle chanson. Il a écouté non point patiemment, mais passionnément tous les grands plaintifs, depuis Job? jusqu'à Childe Harold. Cela lui suffit, le reste lui paraît faible. Les pleureurs à la suite ont tort.» La jeunesse elle-même, qui s'était si longtemps montrée avide d'émotions douloureuses, était repue des faux désespoirs et des vaines sentimentalités. Un critique, M. Étienne, le déclarait dans une étude sur Byron. Un poète le proclamait à son tour. Parlant des jeunes hommes de son temps, M. Sully Prudhomme écrivait ces vers:

Leur fierté répudie

Du doute irréfléchi le désespoir aisé;

Ils sentent que le rire est une comédie,

Que la mélancolie est un cercueil usé.

Le rêve dégoûté commence à leur déplaire.

Enfin, on allait jusqu'à prendre pour sujet de roman la critique du type naguère si choyé, et l'Éducation sentimentale de M. Flaubert n'était que la satire indirecte de la génération rêveuse qui avait longtemps occupé la scène. Reconnaissons le donc, une transformation graduelle, mais profonde, s'est de nos jours opérée dans notre état moral.

Les événements l'expliquent dans une certaine mesure. D'un côté, les anciennes causes de mélancolie, se rattachant à de funestes souvenirs historiques, déjà entièrement effacées en 1830, devaient encore moins subsister après 1848. D'un autre côté, les régimes qui se sont succédé dans notre pays depuis cette date, n'ont pas troublé, autant que l'avaient fait jadis les gouvernements dont ils reproduisaient les formes et les dénominations, les conditions de la vie sociale. Toutefois, leur établissement n'a pas rallié toutes les sympathies. L'un d'eux s'est d'ailleurs presque toujours appuyé sur un système de compression qui pouvait blesser bien des convictions. L'autre, dans la double épreuve que nous en avons faite, nous a donné le spectacle de doctrines menaçantes et de crises redoutables. Mais, en général, ces choses n'ont pas ébranlé gravement les âmes, et si elles ont provoqué plus d'une de ces tristesses «sans remède, parce qu'on ne voudrait pas en guérir,» elles ont peu touché la plus grande partie de la nation, décidée à résister à ces influences douloureuses, ou, plus souvent, renfermée dans une paresseuse indifférence. Sans doute encore, la mélancolie aurait pu continuer à s'entretenir à l'aide des ressources qu'elle avait dès longtemps accumulées. Dans toutes les périodes précédentes, la France s'était inspirée des œuvres nationales ou étrangères pour en produire de nouvelles d'une nature analogue; mais elle commençait à se fatiguer de ce procédé. Tout a une fin; chacun sentait que les habitudes mélancoliques avaient assez vécu; il fallait en finir avec elles; et leur durée, qui avait pu être d'abord la raison de leur persistance, devenait le motif de leur condamnation. Dans de telles circonstances, le siècle devait se guérir et s'est, en effet, guéri de son mal invétéré.

Il semblerait qu'il n'y eût qu'à l'en applaudir et qu'on dût se réjouir sans arrière-pensée de la disparition d'un désordre qui avait été si long et souvent si cruel. Mais, avant de céder à ce sentiment, il faut considérer quel a été l'état du malade après sa guérison.