Oui, le siècle a perdu ce goût immodéré de la solitude qui avait marqué ses commencements; mais les relations des hommes entre eux, en se multipliant, ont-elles pris un caractère plus cordial? Le siècle a répudié les vaines rêveries et les tristesses vagues; mais au profit de quelles réalités et de quels engouements! Si ses aspirations ne sont plus en désaccord avec ses facultés, est-ce parce qu'il a élevé ses facultés? n'est-ce pas plutôt parce qu'il a abaissé ses aspirations? D'ailleurs, il est encore sceptique, et cette fois sans regrets et sans intermittences. Il ne s'ennuie plus, d'accord; mais on peut trouver qu'il s'amuse trop. Il s'est repris aux choses de la vie, soit; mais il s'y est repris avec excès. Enfin depuis que le désespoir n'y exerce plus ses ravages, la passion immodérée des jouissances n'y fait-elle aucune victime? Il est donc permis de se demander si les tendances actuelles sont préférables à celles qu'elles ont remplacées.

Plusieurs inclinent à se prononcer en faveur de ces dernières. «Il y avait,—a dit M. Saint-Marc Girardin, qui n'est cependant pas suspect de trop de tendresse pour la fausse mélancolie,—il y avait dans les tristesses prétentieuses d'il y a trente ans, un reflet du spiritualisme que la société avait appris à l'école du malheur; il y a dans la jovialité qui a repris faveur, un reflet du matérialisme moderne.» Et dans une métaphore qui continue celle qui s'est souvent et forcément présentée à nous dans le cours de ce travail, parlant du siècle comme d'une personne atteinte d'une affection dont elle finit par guérir, Mme Sand a écrit ces lignes: «Les pères de famille se sont beaucoup plaints de la maladie du romantisme; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-être la regretter. Peut-être valait-elle mieux que la réaction qui l'a suivie, que cette soif d'argent, de plaisirs sans idéal et d'ambition sans frein, qui ne me paraît pas caractériser bien noblement la santé du siècle Pour moi, je ne voudrais pas, en haine d'un matérialisme que je réprouve, en venir à une réhabilitation du faux spiritualisme, qui serait le démenti de toute cette étude, et je serais disposé à mettre sur le même rang ces deux systèmes si opposés en apparence.

Au fond, ces deux erreurs ne sont, en effet, que les deux faces d'une médaille unique, les deux aspects d'un seul vice: l'égoïsme. L'égoïsme, il apparaît avec la dernière évidence dans le matérialisme pratique; il se retrouve aussi, presque toujours, derrière l'habitude d'une certaine mélancolie; seulement, il s'y dissimule sous des dehors plus ou moins séduisants, et sait prendre plus d'un masque honnête. Qu'on y prenne garde, n'est-ce pas trop souvent l'égoïsme qui inspire l'éloignement des hommes et le besoin de la solitude? Se complaire dans des rêveries sans objet, dans d'oisives contemplations, dans l'analyse et la description minutieuse de ses moindres impressions, n'est-ce pas se rechercher soi-même? L'amour de soi n'est-il pas le secret et l'origine de l'indifférence qu'on éprouve pour tout le reste? La perte prématurée des illusions fécondes, l'épuisement de la volonté, la ruine des croyances, ne sont-ils pas quelquefois le résultat d'une vie qui n'a rien su refuser aux exigences des passions? Enfin le suicide, cette lâcheté par laquelle l'homme se dérobe à son devoir, n'est-il pas le dernier mot de l'égoïsme? Donc, à tout prendre, mélancolie et matérialisme remontent d'ordinaire à un même principe et méritent une même flétrissure. C'est aussi par les mêmes moyens qu'ils doivent être combattus. Or, ces moyens sont indiqués par la logique des choses.

Le mal ne peut être vaincu que par son contraire, l'égoïsme que par l'abnégation. Opposer à l'orgueilleux isolement l'habitude de la solidarité, au célibat corrupteur le mariage et la vie de famille, l'action à la rêverie, le bon sens pratique aux subtilités d'un scepticisme énervant, l'instinct naturel du cœur à l'indifférence réfléchie, enfin la fermeté aux défaillances, et la lutte à la désertion, voilà le contre-poison de la mélancolie malsaine; telle est la vérité qui découle de toutes les pages de ce travail, de tous les exemples qu'il rapporte. J'ignore ce que l'avenir tient en réserve; mais si, par un de ces retours qui ne sont pas rares dans les choses humaines, le mal qui nous a décimés longtemps devait s'abattre de nouveau sur la société, c'est encore par le même remède qu'on en triompherait. Quant à sa contre-partie actuelle, le matérialisme, comment pourrait-on l'anéantir, ou même le réduire, sinon en s'efforçant de sacrifier au bien général les appétits envahissants et de soumettre l'exigence des passions à l'autorité du devoir?

Ce progrès moral, dont personne n'est incapable, chacun de nous doit tendre à le réaliser. Nos plus chers intérêts nous y poussent: c'est en se pénétrant d'un esprit de mutuel dévouement que le monde s'approchera le plus vite de la solution de ce problème du bonheur qu'il agite avec une fiévreuse mobilité. Mais la récompense nous dût-elle manquer, il ne nous en faudrait pas moins rester attachés à ce sentiment généreux, et remplir jusqu'au bout l'obligation d'union fraternelle que la Providence impose à l'humanité!

FIN

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TABLE DES MATIÈRES

Pages
INTRODUCTION7
I
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES ET APERÇU RÉTROSPECTIF
I.Considérations générales17
II.Antiquité et moyen âge21
III.Siècle de Louis XIV.—J.-J. Rousseauet ses disciples30
IV.L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIesiècle43
V.Ramond.—André Chénier.—Bonaparte58
II
1789-1815
I.Les poètes. Michaud.—Fontanes.—Legouvé.Millevoye.—Baour-Lormian72
II.Mme de Staël.75
III.Le groupe de Coppet. Barante.—Sismondi.82
IV.Chateaubriand87
V. Le groupe de Chateaubriand. Ph. Gueneaude Mussy.—M. Molé.—Chênedollé—Mmede Caud (Lucile).—Mme de Beaumont.—Ballanche.—André-MarieAmpère105
VI.Senancour et ses disciples119
VII.Les romanciers. Ch. Nodier.—Mme de Flahaut.—Mmede Krudener138
VIII.Benjamin Constant154
IX.Les jeunes gens166
X.Les étrangers. Angleterre.—Allemagne.—Italie173
XI.Caractère et causes du mal du siècle,de 1789 à 1815188
III
1815-1830
I.Les poètes. Ch. Loyson.—Divers197
II.Lamartine203
III.Sainte-Beuve218
IV.Le monde philosophique et religieux.Jouffroy.—G. Farcy.—Lamennais.—Le P.Lacordaire227
V.Les romanciers. Mme de Rémusat.—Mme deDuras.—Beyle.—Mlle Hortense Allard243
VI.Les artistes. Géricault.—Delacroix253
VII.Les jeunes gens. J.-J. Ampère et ses amis256
VIII.Les étrangers. Italie.—Allemagne.—Angleterre.—Russie270
IX.Caractère et causes du mal du siècle,de 1815 à 1830278
IV
1830-1848
I.M. Victor Hugo288
II.Poètes divers. Dondey.—Boulay-Paty.—Th.Gautier.—E. Roulland.—Les poètessuicides
III.Alfred de Musset313
IV.Maurice et Eugénie de Guérin326
V.Georges Sand339
VI.Romanciers divers. Gavarni.—Ulric Guttinguer.—FrédéricSoulié.—Eugène Sue357
VII.Les auteurs dramatiques. Alexandre Dumas.—Alfredde Vigny376
VIII.Les artistes387
IX.Les Jeunes gens391
X.Les étrangers. Allemagne.—Belgique.—Russie.—Finlande.—Espagne396
XI.Caractère et causes du mal du siècle,de 1830 à 1848400
CONCLUSION409

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES