La reine vient mardi à Paris et doit aller à l’Opéra et le soir voir les illuminations[585]. Vous ne serez pas fâché d’apprendre que l’ambassadeur d’Espagne tira hier un feu d’artifice sur le toit de sa maison, ce qui effraya un peu ses voisins, surtout M. de la Reynière[586].»
Ainsi l’adversaire acharné, l’ennemi implacable du duc d’Aiguillon, Choiseul, qui, renversé par lui, avait réussi à l’abattre à son tour, était mort, sans avoir pu remonter au pouvoir, malgré l’appui, non dissimulé, de Marie-Antoinette. C’est qu’il était aussi odieux au roi que d’Aiguillon l’était à la reine. Non pas que Louis XVI ait jamais partagé contre Choiseul la prévention de certain parti qui le représentait, suivant une note de Soulavie[587], comme l’e.d.s.p., (l’Empoisonneur de son père), c’est-à-dire du Dauphin, fils de Louis XV. Le roi, très dévot, éduqué par M. de la Vauguyon[588] et Mesdames, ne pardonnait pas à Choiseul d’avoir été l’amant de la Pompadour, de même que son vrai grief contre d’Aiguillon était la liaison du ministre avec la Du Barry.
Le duc retourna-t-il jamais dans ce domaine qu’il avait habité pendant près de huit années consécutives, qu’il avait amélioré, embelli et qui, grâce à l’habile gestion d’une femme d’un dévouement infatigable, lui avait permis de tenir une petite cour, moins brillante, il est vrai, que celle de Choiseul, mais digne de son nom et de sa maison?
Nous ne voyons nulle part qu’il ait repris le chemin d’Aiguillon. Et il n’en eut certes pas la pensée. Il était maintenant à Paris et l’espoir lui était revenu en y fixant désormais ses pénates. Pourquoi ne serait-il pas plus heureux que Choiseul, maintenant surtout que ce formidable adversaire avait disparu?
Tombé du pouvoir, l’ambitieux, fût-il doué d’une perspicacité géniale, s’illusionne toujours plus que personne. Il ne tient compte ni des leçons du passé, ni des contingences futures. Il se croit victime des injustices humaines, mais trop indispensable à la marche des affaires pour ne pas obtenir un jour ou l’autre une éclatante réparation. D’Aiguillon n’avait-il pas, dans sa propre famille, un exemple de ces retours inespérés de la fortune? Maurepas, son oncle, après une disgrâce qui avait duré plus d’un quart de siècle, n’était-il pas mort, les mains au gouvernail?
La vie que traîna désormais d’Aiguillon, toujours malade, soit à Paris, soit à Ruel, n’a pas assez occupé l’Histoire, pour qu’elle ait gardé les moindres traces des faits et gestes du politicien déchu, pendant les trois ou quatre années qui précédèrent sa mort. Les Mémoires du temps citent à peine son nom: encore cet éphémère souvenir n’est-il qu’un vague écho de l’interminable procès que soutenait le duc contre Linguet. L’attitude du grand seigneur vis-à-vis du publiciste ne s’était pas modifiée. Cet orgueil, renforcé de mépris, voulait ignorer le faquin qui, se croyant insuffisamment payé pour ses peines et services, osait attaquer un descendant du grand cardinal devant le Parlement. Le journaliste, si âpre dans ses revendications, après s’être montré si peu scrupuleux comme avocat, n’était guère intéressant; mais le duc et pair qui apportait à défendre ses louis un tel esprit de chicane, l’était-il davantage? En tout cas, Linguet n’était pour lui qu’une espèce et sa réclamation une fadaise. Dans leur correspondance avec Balleroy, ni le duc, ni la duchesse ne soufflent mot d’un procès qui défraya si longtemps les conversations de la Cour et de la Ville.
Persuadé que d’Aiguillon l’avait fait rayer du barreau, le 11 février 1774, par un arrêt du parlement Maupeou, Linguet entendit lui imputer la responsabilité de toutes ses disgrâces. L’occasion lui parut favorable, en 1786, une fois que le duc fut rentré à Paris, de lui intenter un procès. Marie-Antoinette en tressaillit de joie. Et alors que, forçant l’entrée de la grand’chambre, à la tête de 300 avocats nouvellement inscrits, Linguet prononçait, au milieu d’une foule immense, une plaidoirie triomphale, des amies de la reine notaient fidèlement tous ces incidents d’audience que la malignité publique allait appuyer de si perfides commentaires.
Linguet était-il si convaincu de la bonté de sa cause? On dit qu’à son heure dernière, presque sur les marches de l’échafaud, il reconnut ses torts envers d’Aiguillon.
Il en est de certaines existences officielles, qui furent longtemps agitées et tumultueuses, se répandant au loin, soumises aux fluctuations les plus diverses de l’opinion et ballottées par les souffles les plus contraires, comme de ces grands fleuves qui, après un cours souvent contrarié par les résistances du sol et par les lois de la nature, se perdent et disparaissent pour ainsi dire avant de s’abîmer dans la mer. Quand d’Aiguillon mourut le 1ᵉʳ septembre 1788[589], il était déjà bien oublié dans la mémoire des hommes. Le Journal de Paris n’enregistra son décès que le 4, et la Gazette de France n’en parla seulement que le 9. Son cousin, le maréchal duc de Richelieu, l’avait «précédé de trois semaines, dit Mercier, dans les caveaux de la Sorbonne». Tous deux «rejoignaient ainsi le fameux ministre qu’ils avaient voulu singer». Résumant le rôle de chacun au XVIIIᵉ siècle, le chroniqueur philosophe ajoutait: «Nous devons nos mœurs modernes au duc (de Richelieu) et la nouvelle fermentation politique à l’ancien commandant de Bretagne: sans le duc de Richelieu mon Tableau aurait eu certainement d’autres couleurs». Et comme ce précurseur du romantisme, disciple convaincu de Rousseau, ne manque jamais une occasion de chevaucher le trépied sybillin, il conclut sur cette prosopopée que n’eût pas désavouée son illustre maître:
«Sainte et véridique histoire, quand je voudrai t’écrire, je me transporterai à la porte du caveau de la Sorbonne: et là, j’interrogerai de mon mieux les singuliers personnages qu’elle renferme; et que sait-on? si en faveur de mon amour pour la vérité, leurs voix ne me répondraient pas[590].»