Le chevalier était sans doute à Balleroy, dans le château ancestral; car Mᵐᵉ d’Aiguillon lui écrit sur le ton moqueur qui lui est propre: «Votre province est dans ce moment favorisée du ciel, puisqu’elle possède Mᵐᵉ de Flamarens et tous ses charmes, Mᵐᵉ Seguin (?) et toutes ses grâces, Mᵍʳ l’archevêque de Bourges et toute sa sueur[576]».
Vers la fin de l’année, elle se décide à faire le voyage de Ruel, une terre qu’elle n’aime pourtant pas, disait jadis la grosse duchesse. Elle y va «prendre des alignements pour des plantations». Les promenades sont belles et le parc regorge de lapins (ceci à l’intention du chevalier), et brusquement: «Je ne vous parlerai pas politique, 1º parce que je n’y entends rien, 2º parce que cela m’ennuie. Je ne vous parlerai pas plus de voleurs, quoiqu’on en raconte de superbes histoires[577]».
Par une coïncidence assez curieuse, Mᵐᵉ Du Barry, qui avait précisément passé à Ruel les premières heures de sa déchéance, réglait, dans cette même année 1784, ses comptes avec M. d’Aiguillon. Le roi venait de rembourser les millions qui étaient dus à l’ancienne maîtresse de Louis XV. Mᵐᵉ Du Barry paya donc au duc 227.000 livres qu’il lui avait prêtés sous le nom de Binet de Beaupré. Il avait même fait opposition pour le montant de cette somme sur toutes les valeurs appartenant à l’ex-favorite. Et M. Vatel en déduit cette assertion, un peu aventurée, que si M. d’Aiguillon avait été réellement l’amant de la Du Barry, il n’aurait pas exercé une aussi rigoureuse répétition[578].
Le dossier Balleroy ne contient également, pour l’année 1785, que trois lettres des d’Aiguillon; et ce sont les dernières. Elles nous apprennent un nouvel événement survenu dans la famille, événement qui lui permet d’espérer qu’elle ne s’éteindra pas du côté mâle: le duc d’Agénois[579] s’est marié avec Mˡˡᵉ de Navailles. Mais le jeune ménage a cependant éprouvé une déception: «Mᵐᵉ d’Agénois n’est plus grosse: elle en a pris tout de suite son parti». Son médecin l’a trouvée en bon état. «En conséquence, elle a été inoculée[580] hier matin. Elle est établie au Gros-Caillou. M. d’Aiguillon y passe toutes les journées; et son mari est établi avec elle: elle est très contente et jamais il n’y a eu un tel zèle... Je l’ai vu partir (sans doute de l’hôtel d’Aiguillon) avec attendrissement, mais je me suis bien gardée de le faire paraître[581]».
A son tour, le duc tient son ami au courant de la santé de sa bru, dont il estime que «le caractère s’est un peu plus développé». Veut-il dire (car c’est toujours le même homme de qui l’allure, le geste et la parole sont volontiers énigmatiques), veut-il dire que la nouvelle duchesse d’Agénois est moins sotte?... En tout cas l’inoculation a réussi: la jeune femme ne sera pas marquée. Mais il a eu encore d’autres tracasseries: le procès des Langeac (les bâtards de La Vrillière) sera prochainement jugé; la santé de Mᵐᵉ de Maurepas est dérangée et il part pour Madrid. Puis il tympanise le beau-père de son fils. Comme il attend Balleroy pour chasser les perdreaux de Ruel, il tâchera de les lui conserver «contre la rage de M. de Navailles qui, entre mille prétentions, a celle d’être un grand chasseur: il n’a pas celle d’être un bon père, à peine a-t-il vu sa fille dans sa maladie quoiqu’il dise l’aimer à la folie[582].»
Mᵐᵉ d’Aiguillon était restée depuis quelque temps à Madrid auprès de sa tante. Elle n’en est pas moins à l’affût des nouvelles et fait part au chevalier de son butin:
«Je ne vous parle pas seulement de la mort de notre voisin de Touraine[583]:
Laïus est mort; laissons en paix sa cendre.
Vous savez que c’est M. Du Châtelet qui est exécuteur testamentaire. S’il trouve moyen de payer ses dettes[584], je le tiens bien habile.
On dit qu’elles iront à huit millions...