Quinze jours après, le duc lui écrivait pour l’instruire de la gravité de ses occupations: les solliciteurs étaient si nombreux qu’il se voyait obligé de sérier, comme on dit aujourd’hui, ses invitations: nous relevons, entre autres noms, sur sa liste, ceux de Coniac, Saint-Aignan, d’Esterno, Tinténiac, beaucoup de noblesse de Bretagne[566], l’ancien «bailliage d’Aiguillon».
Depuis le retour de sa femme au château—sans doute au printemps—le duc, visiblement tourmenté par les nouvelles qu’elle avait rapportées de Paris, avait chargé son confident d’une mission délicate auprès de Mᵐᵉ de Maurepas. La «négociation» avait été «malheureuse»; il n’en remerciait pas moins le négociateur: «Il est bien difficile, concluait d’Aiguillon, de persuader à des gens de leur âge, prévenus, opiniâtres et accoutumés au despotisme le plus absolu dans leurs famille et société, qu’ils ont tort». L’autoritarisme de Mᵐᵉ de Maurepas s’expliquait, étant donnée l’influence qu’elle avait toujours exercée sur l’esprit de son époux.
Il s’agissait, ainsi que le laisse comprendre la lettre de d’Aiguillon, d’affaires d’intérêt; et les vieillards, même ceux qui ont, comme Mᵐᵉ de Maurepas, des trésors de tendresse pour leurs neveux, sont bien souvent intraitables sur les questions pécuniaires. Mais Mᵐᵉ d’Aiguillon, quand elle serait auprès de sa tante, reprendrait la conversation et saurait quelles étaient les exigences et les appréhensions de la vieille dame, «pourvu que celle-ci en parlât préalablement à M. Amelot[567]».
Ce fut à cette époque que «Mᵐᵉˢ Du Barry» furent reçues au château. Mᵐᵉ d’Aiguillon y signale simplement leur présence, à propos d’un dîner donné pour l’évêque d’Agen[568]. Et quelques jours après, elle annonce au chevalier son départ, le 17 ou le 18, «si elle n’a la maladie à la mode (la grippe)», pour arriver à Paris le 22 ou le 23. Elle demande en même temps: «Que dites-vous de la prise de Gibraltar? Il faut convenir que M. de Crillon a eu une heureuse étoile[569]!» Une étoile bientôt éteinte! La nouvelle était fausse.
Mais voici la duchesse aux portes de la «bonne ville». Son entrée ne laisse pas que d’y faire sensation:
«Il n’y a que moi, je crois, qui arrive de 200 lieues, à pied, à Paris. C’est exactement ainsi que j’ai fait mon entrée. Une des petites roues a cassé net à Bourg-la-Reine, à cinq heures du matin, par un très vilain temps. Je n’en suis pas moins partie...»
Vainement elle cherche un fiacre... déjà à cette époque!... Mais elle continue son chemin: «A huit heures, nous sommes arrivés avec mon fils, M. d’Abrieu, Mˡˡᵉ Delong (sans doute une femme de charge), mes chiens et moi, à la barrière où je harangue le commis de l’octroi pour qu’il n’arrêtât pas ma voiture. Il m’a d’abord pris pour fort mauvaise compagnie»; et l’éloquence de la voyageuse eût été sans doute en pure perte sans la croix du chevalier d’Abrieu et l’uniforme du comte d’Agénois.
Mᵐᵉ d’Aiguillon écrit du jardin de Madrid où demeure sa tante: «Nous avons tous les soirs, et même à dîner, les courtisans désœuvrés de la Muette[570]». Elle annonce le bruit du jour, la banqueroute du prince de Guéméné: «On dit qu’il emporte 28[571] millions. La maison de Rohan a toujours voulu trancher du souverain; dans cette occasion, ce n’est pas du bon côté; elle et les siens y sont pour la forte somme[572].»
Elle est retournée à Paris, dans son hôtel, d’où elle écrit à Balleroy que le démon de la chasse entraîne un peu partout: «J’ai voulu, monsieur le chevalier, vous laisser le temps de détruire tout le gibier de la terre où vous êtes, pour ne prendre pour vous écrire que le moment où je vous crois fatigué de carnage. Ne les tuez pas tous; laissez-en pour renouveler vos plaisirs pour l’année qui vient». Et, sans plus de préambule, la narratrice défile son chapelet de nouvelles: «On vous a mandé que les Espagnols avaient pris ce généreux parti vis-à-vis les Anglais; ils les ont laissé passer tranquilles, à leur barbe, jeter neuf vaisseaux dans le port de Gibraltar, faire une promenade dans la Méditerranée[573]». Elle note les impressions de la population parisienne en présence d’une campagne menée avec autant d’incapacité et d’inertie, et passe, sans autre transition, à des affaires d’ordre privé. Malgré les «mots d’honnêteté» échangés entre M. d’Aiguillon et M. de Fitz-James, celui-ci est encore à payer les dettes de son fils. Puis la duchesse parle théâtre: «Les nouvelles des spectacles, dont vous jugez bien que je suis plus instruite par mon fils que par moi, sont qu’il y a eu hier aux Italiens deux pièces nouvelles, que toutes deux sont tombées à plat, avec justice, ce dit-on[574]».
La correspondance de 1783 est en déficit. Celle de 1784 se réduit à trois lettres. Mais nous y découvrons cet intéressant détail que le duc d’Aiguillon a renoncé enfin à son splendide isolement. Il est revenu à Paris; et il en écrit au chevalier qui, lui, n’y est plus: «Le duc d’Harcourt (gouverneur de la Normandie) mettra sûrement du zèle, de l’activité et de l’économie dans la direction des travaux de Cherbourg; mais, à en croire la marine, la réussite est physiquement impossible; et tout l’argent qu’on y emploiera est inutilement perdu; je souhaite qu’ils se trompent et ce ne sera pas la première fois[575]». D’Aiguillon voyait encore Mᵐᵉ de Maurepas; car il dit l’avoir ramenée de la Comédie à sa maison de Madrid.