Ce diplomate, qu’une pénible expérience a rendu enfin clairvoyant et sage, est las d’une telle mobilité d’esprit qui tourne à l’incohérence: peut-être même a-t-il constaté que cette prétendue franchise, après tant de crises d’étourderie, masque une certaine dissimulation; et, dans son découragement, il laisse entendre à son ministre qu’il serait bien aise d’être remplacé.
Quant à d’Aiguillon, toujours terré dans son domaine, il ne semble pas avoir regretté outre mesure son cher oncle, puisqu’il nous apparaît de si belle humeur, au milieu de cette foule de «filles et de femmes» qui le charment de leur présence.
XXIII
Une «crillonnade».—La requête de «monsieur Lustucru».—Voyages à Paris de Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Mission infructueuse de Balleroy auprès de Mᵐᵉ de Maurepas.—Entrée sensationnelle à Paris.—Les Espagnols devant Gibraltar.—Les travaux de Cherbourg.—Mᵐᵉ d’Aiguillon, la politique et les voleurs.—Une créance sur Mᵐᵉ Du Barry.—Mariage du duc d’Agénois avec Mˡˡᵉ de Navailles.—La petite vérole de Mᵐᵉ d’Agénois et les perdreaux de Ruel.—«Laïus est mort».—Le procès Linguet.—Morts successives du duc de Richelieu et d’Aiguillon.—Mercier devant les caveaux de la Sorbonne.
A partir de 1782, la correspondance entre Balleroy et ses illustres amis devient plus rare. Le chevalier n’en reste pas moins l’«attentif» aux petits soins pour la duchesse, et l’homme de confiance de son ancien chef. Il en est toujours récompensé par les compliments les plus flatteurs, les billets les plus aimables, les invitations les plus pressantes aux tirés du domaine d’Aiguillon.
Mais la duchesse est le plus souvent maintenant à Paris: il faut bien produire M. d’Agénois et ne pas négliger Mᵐᵉ de Maurepas. Et le duc, toujours mécontent et boudeur, sans vouloir le paraître, n’écrit que de loin en loin, soit pour se plaindre de sa tante, soit pour jouer au propriétaire surmené de besogne.
Mᵐᵉ d’Aiguillon était rentrée au mois de janvier. Elle dit à Balleroy tout son bonheur de revoir son époux et de partager avec lui les devoirs de l’hospitalité. Ils ont en ce moment les évêques d’Agen, de Condom et de Couseran—la province mitrée—; et pour les divertir, ils leur donneront les Caquets et le Devin de village[564]. Il était alors très bien reçu qu’on offrît à des prélats, sur un théâtre de société, la représentation de telle ou telle pièce en vogue. Beaumarchais, quand il protesta, vers la même époque, contre l’interdiction de son Figaro, disait qu’il l’avait fait jouer devant une «assemblée de prélats» qui en avait félicité l’auteur.
Avant son départ pour Paris, Mᵐᵉ d’Aiguillon commente, suivant son habitude, une nouvelle qui lui arrive de la capitale et qui a trait à la guerre maritime engagée entre la France et l’Angleterre: «Il est certain, monsieur le chevalier, que le général Crillon nous a donné là une très bonne crillonnade et que, dans le temps qu’il n’était connu que pour cet amphigouri, on ne se serait pas douté qu’il dût si bien faire parler de lui. Je souhaite qu’il réussisse aussi bien à Gibraltar, si on l’y envoie...» Elle croyait d’ailleurs à une paix prochaine; et, après avoir rappelé tous les services rendus à l’Etat par son mari, annoncé l’affluence des habitués au château, elle terminait sur cette petite phrase: «Monsieur Lustucru, de grognante et de gourmande mémoire, vous présente requête pour lui apporter une provision de gimblettes et de croquignoles[565]».
M. le chevalier disait connaître son Molière et pratiquer le fameux vers
Jusqu’au chien du logis il s’efforce de plaire.